Alain et Gaël

Librement inspiré du livre de la Genèse

Monsieur et Madame Martin et leurs deux enfants, Alain et Gaël, vivaient heureux dans un grand village entouré de champs et de vignes. Les deux frères avaient passé leur enfance dans une bonne entente à peine ponctuée de quelques disputes sans importance. Ils terminaient leurs études et chacun d’eux s’apprêtait à entrer dans la vie active. Alain, qui s’était dirigé vers un lycée agricole où il avait appris comment soigner la vigne et produire le vin, entreprit d’acquérir une petite exploitation. Pour cela il dut emprunter une grosse somme d’argent. Gaël, de deux ans son cadet, avait choisi d’exercer le métier d’instituteur car il aimait l’étude et souhaitait transmettre un savoir aux jeunes enfants. Il reçut son affectation pour une classe de Cours Moyen dans une école communale à quarante kilomètres de son village natal.
Tous les dimanches, Alain et Gaël se retrouvaient chez leurs parents d’où, perpétuant la tradition, ils se rendaient à l’office religieux avant de prendre le repas en famille. Au cours de ces retrouvailles, les deux fils racontaient les difficultés et les joies, les espoirs et les déceptions de leurs métiers respectifs et Monsieur et Madame Martin s’enrichissaient de toutes ces découvertes.
Le temps passa. Alain avait des journées de dur labeur ; le climat n’était pas toujours favorable à la croissance des vignes et les échéances à rembourser se faisaient de plus en plus embarrassantes. Le jeune homme ne se décourageait pas mais son humeur, petit à petit, devenait morose. Il prit un air renfrogné. Il n’osait plus rencontrer le banquier qui le harcelait de ses rappels. Il n’invitait plus personne car ses finances ne lui permettaient aucune dépense superflue. Il refusait toute invitation car ses soucis faisaient de lui un être aigri. Malgré tout, il essayait de cacher ses peines à ses parents parce qu’il ne voulait pas les inquiéter.
Gaël, lui aussi, travaillait beaucoup. Chaque soir il veillait afin de corriger les travaux de ses élèves, préparer les nouvelles leçons, s’instruire lui-même. Il lui fallait en effet rester en mesure de répondre aux multiples questions des enfants avides de savoir. Tous les matins, le maître d’école était accueilli par des « Bonjour Monsieur l’instituteur ! », « Beau temps aujourd’hui, n’est-ce pas ? » ou « Comment travaille mon fils en ce moment ? » Les parents d’élèves appréciaient la présence de cet enseignant qui plaisait énormément à leurs enfants.
Au fil des semaines qui se succédaient, Monsieur et Madame Martin virent que leurs fils ne se parlaient plus tellement. Alain devenait taciturne tandis que Gaël ne tarissait pas de récits humoristiques inspirés paralain-et-gael le comportement des écoliers tantôt distraits, tantôt espiègles. Cette situation dura quelques temps. Elle était assez désagréable à vivre. Alain sortit pourtant de sa réserve et commença à tenir des propos dans lesquels on décelait une jalousie longtemps réprimée. Les rencontres familiales du dimanche devinrent très tendues et, un jour, le drame éclata comme un orage. Menacé par la faillite de son entreprise, Alain sentit monter en lui une colère incontrôlable lorsque son frère annonça joyeusement sa promotion : l’inspection académique l’avait choisi pour prendre la direction de l’école dans laquelle il enseignait depuis quelques années. C’en était trop pour Alain. Pris d’une rage soudaine, il hurla en soulevant la lourde table de ferme où le couvert était mis. Les assiettes, les verres et tous les ustensiles s’écrasèrent bruyamment sur le sol tandis que la lourde masse de bois s’abattait sur Gaël qui n’avait rien vu venir. Le poids de la table l’entraîna, il perdit l’équilibre et sa tête alla cogner violemment le rebord de pierre de la cheminée. Alors, au milieu d’un stupéfiant désordre, les visages restèrent figés par l’angoisse car le cadet des héritiers ne bougeait plus. Il était là, étendu par terre, les yeux fixes. La vie s’était brutalement retirée de son corps. Alain, soudain pâle et effrayé, se jeta à genoux et appela son frère : trop tard… L’amertume, la jalousie et la colère avaient provoqué la mort d’un être plein de joie. Le malheur venait d’entrer dans cette famille !
Alain prit subitement conscience de toute l’horreur de sa violence et des conséquences irréparables qu’il venait de causer.
Ni les conditions climatiques, ni les ennuis financiers, ni les séparations humaines, ni la peur de manquer, ni même la réussite d’un frère ne pourraient jamais justifier un tel geste, une telle catastrophe. Ôter la vie est un acte injustifiable qui plonge son auteur dans un état misérable.
L’aîné de la famille Martin, pour la première fois, se soumit entièrement à tout ce qui pourrait désormais lui arriver. Il attendit patiemment que les enquêteurs arrivent. Il fut emmené, mis en examen. Il ne se révolta plus, se laissa faire, accepta tout avec docilité. En silence, dans son cœur, revenaient les paroles qu’il avait tant de fois entendues au cours des célébrations du dimanche : « Dieu est bon, miséricordieux. » Il décida en secret de mettre quotidiennement en pratique les enseignements qu’il avait tant négligés. Il pleura longuement, se repentit et pria le Seigneur de l’accueillir dans son amour, un amour si total que nos fautes ne sont plus que poussière sur le chemin, un amour si prenant qu’il convertit les cœurs les plus endurcis, un amour rédempteur qui transforme le plus pauvre des pécheurs en dévoué serviteur.VÉRONIQUE

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