La fugue de Clarisse

Clarisse se frotta les yeux pour faire disparaître les larmes qui s’accrochaient à ses paupières. Elle ne voulait pas pleurer et s’efforçait de repousser en elle ce désir d’épancher son cœur. Si elle laissait couler la fontaine de ses yeux tristes elle ne pourrait pas l’arrêter de si tôt. Bien qu’elle eût des raisons de fondre en désespoir, son courage réussirait à prendre le dessus comme d’habitude. Perdue… Où aller, vers qui ? Personne à qui parler ! Depuis qu’elle était partie de chez elle, elle avait l’impression de s’être égarée au pays des sourds et des Clarisseaveugles. Personne ne se souciait d’elle, personne ne la voyait. Son départ, son voyage en train, sa solitude n’avaient éveillé aucun écho. Ce matin, elle était là, debout sur le bord d’une route de campagne, à se demander ce qui allait lui arriver. Le soleil se levait lentement, chassant les ombres de la nuit et apportant un peu d’espérance pour la journée qui s’ouvrait à la vie. Clarisse grelotta. Elle avait froid. Ce n’étaient pas son vieux blouson rouge et son jean qui pouvaient la réchauffer et le printemps n’annonçait pas encore son retour annuel. Alors elle claqua des pieds sur la chaussée, enfonçant ses mains dans ses poches et partit d’un pas décidé. Elle se rappela sa famille déchirée, les injures, les reproches, cette ambiance qui étouffait le cœur et propulsait les survivants au-dehors, à la recherche d’un chez soi plus clément. Un chant d’oiseau, babil insouciant, vint poser ses notes joyeuses sur les pensées moroses de la jeune fille. Elle se prit à sourire. La vie, après tout, était comme un envol, un réveil, un petit air qui reprend son souffle de temps en temps. L’herbe, sur le bas côté, était toute embuée de gouttelettes qui donnaient un air grisonnant aux talus de verdure.
Le ronflement d’un moteur se fit entendre, d’abord faiblement puis plus distinctement et, peu de temps après, une vieille camionnette passa sans s’arrêter, poursuivant sa route sur sa lancée. Clarisse ralentit son pas. A quoi bon se presser quand on ne sait où aller. Tandis qu’elle se perdait à nouveau dans de sombres idées, un souffle plus accentué remua la cime des arbres qui bordaient le côté gauche de la départementale. Au-delà d’une rangée de châtaigniers s’étendait un petit bois dont la fraîche odeur de feuille semblait l’inviter. Elle repéra un sentier et s’y engagea.
– De toute façon, pensa-t-elle, les habitants des bois ne feront pas plus attention à moi que ceux des villes et des villages.
Le sol était humide et les senteurs de la nature réveillaient le souvenir des jours heureux où l’on partait encore en vacances en famille, les jours d’avant la séparation. Mais les bons moments passés semblaient s’effacer, se faire tout petits devant l’immensité béante de la souffrance présente. Comment pouvait-on vivre avec un cœur déchiré ?
Clarisse se rappela très nettement les premiers agacements entre ses parents puis l’ampleur grandissante de leurs désaccords et l’annonce enfin de leur divorce. Les choses auraient pu se passer en douceur mais non, elles avaient été vécues dans les cris et la violence. Clarisse, hier, avait préféré s’éloigner sans rien dire poussée par un besoin de paix et de sérénité qui dormait au fond d’elle-même et ne pouvait se satisfaire des ambiances de guerre.
Encore un coup de vent ! Le bois mort d’un vieil arbre craqua brutalement. Clarisse sursauta et sortit de ses pensées vagabondes. C’était son estomac à présent qui lui faisait entendre des appels désespérés. Le pain et le chocolat emportés la veille n’étaient déjà plus qu’un souvenir et, après une nuit d’errance, un petit déjeuner l’aurait bien réconfortée. Tout à coup, l’adolescente perçut des bruits de voix, des appels. Elle entendit un aboiement de chien qui se rapprocha. Elle aurait voulu courir, se cacher… trop tard. Un homme venait de l’apercevoir et se dirigeait vers elle. Il portait de grandes bottes, une veste de chasse et tenait son fusil plié sur le bras. Il interpella :poele
– Ho ! Que fais-tu là ? C’est dangereux de rester ici. Y’a la chasse ; t’es perdue ?
Clarisse, gênée, frissonna et répondit « Oui » d’une voix mal assurée.
– Bon, viens. Tu vas boire quelque chose de chaud, reprit l’homme au fusil. Suis-moi à l’abri, on a un thermos de café. »
Clarisse ne souffla mot et suivit cet inconnu à travers les arbustes. Il semblait bien connaître les lieux et se dirigeait sans hésitation. Quelques minutes plus tard, se dessina, au bord d’une clairière, une cabane forestière. C’est là que l’attendait le réconfort promis. L’homme ouvrit la porte et la fit entrer.  Dans la petite pièce aux murs de rondins se trouvaient une table, des tabourets, une étagère un peu bancale et, merveille des merveilles, un gros poêle où brûlaient quelques bûches. Clarisse s’en approcha précipitamment et lui présenta ses mains pour les réchauffer tandis que trois autres chasseurs entraient à leur tour en lançant :
– Salut Robert !
– Salut les gars, regardez quel gibier j’ai ramassé !
– Au moins, tu ne rentreras pas bredouille aujourd’hui !
– Bon, ça va, vous savez bien que c’est votre compagnie qui me fait venir à la chasse. J’ai horreur de tuer quoi que ce soit, déclara Robert.  Clarisse n’entendit pas les hommes qui parlaient derrière elle, ne s’intéressa pas à ce qui allait lui arriver. Seule la chaleur bienveillante l’accaparait. Un des chasseurs s’approcha :
– Tiens, bois, ça te fera du bien.
Servi dans un quart en alu, le café sucré lui donna l’eau à la bouche. Clarisse ne se fit pas prier. On lui tendit un morceau de brioche qu’elle se mit à manger avec reconnaissance. Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’était plus fait servir de cette façon. Chez elle, ses parents étaient si préoccupés par leurs disputes et leurs activités qu’ils se désintéressaient de leur intérieur et c’est elle, Clarisse, qui, la plupart du temps, s’occupait des courses et de la cuisine. Une liste de consignes laissée par sa mère suffisait pour qu’elle se débrouillât. Ni son père, ni sa mère ne se demandaient jamais si cela lui convenait. Un crépitement plus accentué rappela la fugitive à la réalité. Les chasseurs l’interrogeaient du regard. Elle bredouilla :
– Euh… Merci. Ça fait du bien. Je me suis perdue.
Tout en parlant, ses yeux tombèrent sur un journal dont le nom s’étalait bien lisiblement : « La voix de Chantebourg ».
– Je dois me rendre à Chantebourg, chez ma tante, improvisa-t-elle. J’espère qu’elle ne s’inquiètera pas.
– T’en fais pas, dit un des hommes, Robert va t’y emmener. De toute façon, ce n’est pas avec lui qu’on fera des prouesses : il fait peur au gibier !
Les autres éclatèrent de rire tandis que Robert prenait un trousseau de clefs sur le bord de la table.
– Allez viens, plus vite parti, plus vite arrivé, pas vrai ?
Clarisse abandonna à regret la chaleur du feu de bois et se dirigea vers la porte en articulant un timide merci à ces drôles d’habitants des bois. Une petite fourgonnette assez bruyante emmena la voyageuse vers Chantebourg. Qu’allait-elle y trouver ?

Quelques kilomètres plus tard, les bois s’étant éclaircis, un joli village apparut, éclairé par les rayons du soleil matinal. Un clocher d’église se détacha sur le ciel bleu tandis que les maisons semblaient s’agglutiner autour de lui comme des écoliers autour de leur instituteur. Après un trajet silencieux – l’homme n’était pas bavard, tant mieux – Clarisse se lança bravement :
– C’est là-bas. Vous pouvez me déposer devant l’église. Ma tante assiste toujours à la messe. Je vais la rejoindre.
La camionnette s’engagea prudemment dans les rues du village puis s’arrêta sur une petite place ombragée. Les cloches de l’édifice invitaient à l’office et quelques personnes se dirigeaient déjà vers les portes grandes ouvertes. Clarisse remercia son chauffeur. Celui-ci lui lança :
– Bon, ben fais attention. Ne va plus te perdre. Je ne serai pas toujours là pour te remettre sur le bon chemin.
– D’accord. Merci encore Monsieur, au revoir.
priereBien que ce Robert lui ait été d’un grand secours, Clarisse n’était pas fâchée de le voir s’éloigner. N’ayant rien d’autre à faire, elle décida d’entrer dans l’église. Peut-être y trouverait-elle un signe, un élan, une inspiration. Elle monta lentement les marches du parvis, se faisant dépasser par des habitués au regard baissé.
Tandis que les quelques personnes s’installaient de part et d’autre de la nef centrale, Clarisse fut attirée par une douce lumière émanant d’un ensemble de cierges déposés en offrande au pied d’une statue. Elle s’approcha de cette présence qui venait éclairer sa solitude. Les flammes vacillaient, scintillaient comme des étoiles au milieu de la nuit et donnaient vie au sourire d’une Vierge qui tendait les bras vers les âmes perdues. Ce sourire de Marie éveilla la tendresse qui dormait dans le cœur de Clarisse et ses larmes, longtemps retenues, coulèrent enfin. Elles laissèrent échapper avec elles toute la tristesse qui avait pesé sur sa vie d’adolescente.
C’était la fin de l’office. Les paroissiens sortaient. Clarisse s’éclipsa furtivement. Elle repéra des vitrines de magasins et se dirigea lentement vers les boutiques. Des petits pas résonnèrent derrière elle. En se retournant, elle aperçut une vieille dame qui l’apostropha :
– Bonjour. J’ai besoin de quelqu’un pour m’aider à faire mes courses au village. Pour un peu d’argent de poche, voudrais-tu me rendre ce service ?
Clarisse accepta. Cet argent lui serait utile pour continuer sa route. Madame Scheumine confia son sac à provisions à la fillette et toutes deux s’en allèrent tranquillement : boulangerie, épicerie, bibliothèque. Une fois le tour terminé, la vieille dame proposa à sa jeune collaboratrice de passer un moment chez elle, histoire de se reposer un peu. Un quart d’heure plus tard, elles savouraient un verre de limonade et des biscuits et, peu à peu, dans un climat de confiance naissante, Clarisse raconta les péripéties de ces dernières heures et l’incertitude de ce qui l’attendait.
– Oui, je comprends, dit la vieille dame. Il te faut quelqu’un pour s’occuper de toi. Tu ne peux pas tout porter sur tes épaules. Aujourd’hui, si tu veux, tu peux rester ici et demain on en discutera, d’accord ?
– Je suis bien contente d’être arrivée ici, répondit la jeune fille. On se sent bien chez vous. Si vous voulez, je peux préparer le repas.
– Alors, on va travailler ensemble et tu me diras quel est ton rêve, ce que tu veux faire de ta vie.
– Ça, je n’y ai encore jamais pensé !
– Et tes parents ? Ne crois-tu pas qu’ils vont s’inquiéter ?
– Oh, non ! Ils ne font jamais attention à moi. J’ai laissé un mot près du téléphone disant que j’allais chez une copine. Ça n’a pas d’importance… Vous le savez, vous, ce qui est important dans la vie ?
Madame Scheumine réfléchit et, en l’espace d’un instant, revinrent à sa mémoire toutes les choses éphémères qui avaient tissé son histoire.
– Tout apparaît puis disparaît, dit-elle, pensive. Les choses qu’on aime et même les personnes ne sont pas toujours là.  L’important ? Je pense que quelque chose en nous-mêmes a la faculté de le découvrir : c’est notre âme. Souvent, elle souffre car elle est si belle, si douce, si tendre, qu’elle ne se satisfait jamais de la vie humaine. C’est toujours elle qui commande. Elle est à la fois très faible et magnifiquement forte. Elle pleure à la moindre contrariété mais elle brave tous les dangers. Elle s’échappe dès qu’on veut la garder mais s’accroche de toutes ses forces dans l’adversité. C’est une riche nature et le plus incroyable c’est que c’est la nôtre. On se rend bien compte qu’elle a quelque chose de divin, une puissance extraordinaire, une sagesse remarquable, une souveraineté miraculeuse qu’on appelle aussi l’amour. Toute la vie que j’ai vécue m’a amenée à découvrir cette merveille qu’est mon âme et tous les jours je parle avec elle car elle sait tout ce que je dois savoir et je crois bien que c’est elle qui a favorisé notre rencontre aujourd’hui.
Tout ce que disait Madame Scheumine était très nouveau pour Clarisse et pourtant ces paroles résonnaient en écho dans son cœur comme des mots familiers, une évidence à laquelle elle n’avait jamais prêté attention.
– Oh, oui, dit-elle, c’est très beau ; comment faites-vous pour parler à votre âme ?mme-scheumine
– Oh, c’est très simple. C’est exactement comme nous sommes en train de faire toi et moi : on se prend un petit moment et on bavarde mais, souvent, on se comprend sans rien dire comme deux amis qui se connaissent depuis très longtemps.
– Vous le faites souvent ?  demanda candidement Clarisse.
– Oui, tous les jours, répondit la vieille dame, et c’est dans cet échange quotidien que je trouve tout ce dont j’ai besoin : des conseils, des idées, de la force, de la joie et de la paix. D’ailleurs, si tu veux bien, on peut faire tout de suite une petite place à notre âme. Ainsi, nous saurons qu’elle prend part à notre conversation.
Les deux nouvelles amies se turent d’un commun accord et se recueillirent le temps d’honorer cet aimable mystère. Tout à coup, Clarisse s’écria, très excitée : – Ça y est, j’ai compris. Si les gens se disputent c’est parce qu’ils ne parlent plus à leur âme. Je suis sûre que mes parents ont même oublié qu’ils en avaient une. Alors, toutes ces choses qu’elle peut leur apporter, ils les demandent aux autres et, comme les autres ne peuvent pas les leur donner, ils s’énervent, ils se méprisent, ils se querellent et restent convaincus qu’ils ont raison. Si les gens recevaient de leur âme de la joie et de la paix, ils ne penseraient même plus à s’affronter. Ils auraient de bonnes idées et seraient heureux de les réaliser ensemble.
Madame Scheumine sourit de voir cette joie toute nouvelle éclairer les yeux de sa protégée. Elle se leva pour cacher l’émotion de ce bonheur communicatif. Les légumes, pendant ce temps, avaient été épluchés, lavés, coupés en morceaux et s’apprêtaient à mijoter dans une casserole.  Après avoir mis en route la cuisson du repas, Clarisse et Madame Scheumine se dirigèrent vers le jardin qui s’étendait à l’arrière de la petite maison et sur lequel s’ouvraient la porte et la fenêtre de la cuisine. Une agréable terrasse dallée accueillait les rayons du soleil hivernal. Par derrière s’allongeait une pelouse parsemée de quelques massifs et, sur la droite, on apercevait les sillons d’un petit potager. Comme la vie semblait simple maintenant !
Clarisse, tout en appréciant ces paisibles instants ensoleillés, aperçut la clôture qui séparait la propriété de la route. De l’autre côté, un voyageur chargé d’un sac à dos marchait à pas réguliers. Quelques heures auparavant, c’était elle qui avançait ainsi. Comme il était curieux de voir que les êtres semblent suivre un chemin connu d’eux seuls, un chemin sur lequel s’inscrivent des rencontres, des découvertes et des apprentissages. Et si, parfois, le découragement guette le pèlerin, un souffle de vent, une odeur de sous-bois, l’aboiement d’un chien, la chaleur d’une bougie ou la faiblesse d’une vieille dame, comme des signes de la Providence divine, viennent ranimer en lui le courage de continuer sa route et sa quête du bonheur.VÉRONIQUE

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