Le Goliath commerce

Le timbre nasillard d’une mélodie polyphonique retentit soudain dans le silence de la chambre. David ouvrit les yeux, cria « Stop » d’une voix enrouée à son nouveau téléphone portable qui se tut aussitôt.
– On n’arrête pas le progrès, se dit-il. C’était un jeune homme d’environ vingt-cinq ans qui venait d’emménager dans un quartier résidentiel, à la périphérie d’une grande métropole. Il vivait seul et ce jour était important pour lui : premier emploi, première expérience de travail dans ce que l’on appelle « la vie active ». Jusqu’à présent il n’avait connu que les contraintes des longues années d’études. Ayant réussi dans une prestigieuse école de commerce, il avait obtenu l’immense privilège d’entrer dans l’un des plus monstrueux groupes de vente du pays. L’éloignement de sa famille et les années de labeur avaient peu à peu provoqué sa solitude mais il s’en souciait peu. Il voulait aller jusqu’au bout du succès.
David se leva, utilisa le brumisateur de remise en forme, enfila un jean et un polo arborant le logo représentatif d’une marque bien connue, symbole d’une génération qui trouve des signes de reconnaissance dans les griffes de ses vêtements. Il pénétra ensuite dans la cuisine, claire, blanche, propre et nette. Le café distillait déjà son arôme grâce au programmateur de mise en route de la cafetière électrique. Le jeune homme se versa une bonne quantité de céréales sucrées dans un bol, les arrosa de lait, les avala rapidement puis dégusta pensivement un café tandis que la radio diffusait quelques informations, les cours de la bourse et les prévisions météo.
Une fois son petit déjeuner expédié, David attrapa à la hâte un veston sur le portemanteau du vestibule d’entrée. Il ne se soucia ni de rangement ni de nettoyage car une femme de ménage viendrait pendant son absence. C’était inclus dans le contrat de location des résidences mises à la disposition de tous les employés du Goliath Commerce. David s’éloigna d’un pas décidé après avoir claqué derrière lui la porte de son nouvel appartement.
A quelques pas de là, une voiture sportive était garée sur un emplacement réservé. Elle clignota de tous ses feux à l’approche de son jeune propriétaire qui commandait à distance l’ouverture de ses portes. Mise en route vocale du moteur, programmation du parcours sur l’ordinateur de bord faisaient partie des habitudes du conducteur. Une voix synthétisée communiqua des consignes que le chauffeur n’eut qu’à exécuter sans réfléchir. Tout avait été pensé pour lui.
La circulation était fluide à cette heure matinale. Il ne fallut que dix minutes à l’automobiliste pour arriver au plus grand centre commercial jamais conçu. Aujourd’hui, c’était par l’entrée de service que David devait pénétrer dans l’imposant édifice. Passer au vestiaire, revêtir la tenue réglementaire, recevoir les consignes, assister à la réunion de mise en condition, étaient les étapes nécessaires avant que le personnel en uniforme ne se dispersât aux quatre coins de l’empire de la vente. Pour la première journée, David fut accompagné par un doyen proche de la retraite ayant pour mission de transmettre au « nouveau » les petites astuces du métier, astuces que les écoles de commerce s’étaient déjà chargées d’intégrer au comportement de leurs élèves.
David avait été nommé responsable du rayon électronie ménagère. Il se dirigea donc vers les zones les plus reculées de l’aire d’écoulement, nom donné à cette partie de la construction ouverte au public, cible des écouleurs de marchandises.
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La journée s’écoula elle aussi, complice de la migration de milliers de produits depuis les rayons achalandés jusqu’aux chariots des usagers.
Vers vingt heures, David reprit le chemin de son domicile.
– Ça n’était pas si mal pour un début, à peine moins que le chiffre de l’an dernier à la même date !  lui avait fait remarquer le troisième directeur. Maintenant, faudra juste faire monter les dizaines sans jamais en perdre. Compris ?
David avait acquiescé, prudemment, sans savoir à quelle exigence il serait confronté désormais : condamné à faire plus, toujours plus, mieux, toujours mieux.

Les semaines passèrent puis les mois. David accueillait chaque jour des dizaines de clients. Il souriait toujours, parlait poliment, parlait beaucoup, vendait bien. Tout semblait lui réussir. Il avait une bonne vie. Lui aussi avait le privilège de sillonner les avenues du Goliath Commerce pour améliorer le confort et l’équipement de son séduisant logement. Il ne pensait qu’à son chiffre d’affaires. Rien d’autre n’occupait son esprit. Pour se détendre le soir, il s’installait dans une demi-sphère équipée de coussins et de haut-parleurs directement reliés à l’espace vidéo. Il regardait distraitement un programme sur son écran mural géant mais la plupart du temps, il s’endormait avant la fin…

Encore embué de sommeil, David crut entendre le timbre nasillard de la mélodie polyphonique retentir une fois de plus dans le silence de la chambre. Il ouvrit les yeux, s’apprêta à crier « stop » d’une voix enrouée à son vieux téléphone portable mais le spectacle qui s’offrit à ses yeux était si déroutant qu’il en resta sans voix. Une jeune fille à la mine inquiète était assise près de son lit. Elle lui tenait timidement la main. Son visage sembla soudain s’illuminer d’une clarté d’espérance et un léger sourire vint soulager ses traits fatigués. Ses yeux se posèrent sur lui avec une infinie tendresse. La chambre était différente, plus intime, plus chaleureuse. Les rideaux défraîchis laissaient entrevoir un rayon de soleil matinal tandis que des sons enjoués résonnaient dans la rue. Une petite lampe rouge brillait dans le coin le plus reculé de la pièce éclairant quelques rangées de livres sur une étagère. Des bruits de voix chuchotées s’approchèrent de la porte restée entrouverte et, tandis que David s’apprêtait à parler, deux personnes d’un âge avancé entrèrent à pas feutrés. Elles s’approchèrent du lit alors que la jeune fille leur faisait un signe encourageant. Découvrant le jeune homme éveillé, elles tombèrent à genoux et remercièrent le ciel d’avoir exaucé leurs prières. David était de plus en plus intrigué mais, malgré sa stupeur, il réussit à articuler :
– Que se passe-t-il ici ?
La jeune fille se leva et lui posa un baiser sur le front.
– Enfin, te voilà de retour. Nous te croyions perdu mais, Dieu merci, tu nous reviens.
Quelle joie de te voir éveillé.
– Perdu ? balbutia le jeune homme. Vous pouvez m’expliquer ?
– Tu sais, ça va être long, lui répond l’homme agenouillé. Il te faudra du courage mais nous sommes là pour t’aider. Sarah a beaucoup veillé sur toi. Tu peux compter sur elle.
David esquissa un mouvement pour se lever mais il fut incapable de bouger. Il se sentait si faible, si vulnérable, si petit. Sarah s’approcha délicatement et lui expliqua :
– Il y a deux mois à peu près, au volant de ta voiture, tu t’es précipité à toute allure dans une rue éventrée par des travaux. Les enquêteurs ont pensé que ton ordinateur de bord t’avait induit en erreur et que tu n’avais pas pu éviter la tranchée. On a pu te sortir de la carcasse écrasée de ton véhicule mais on a eu peur de ne pas pouvoir te sauver.
– Mais qui êtes-vous ?
– Disons que nous sommes ta Providence. Nous avons été témoins de l’accident. Tu as été emmené à l’hôpital mais comme tu étais dans le coma et qu’après plusieurs jours personne ne venait te voir, le directeur de l’établissement a prévenu ton employeur.  Moi, j’étais venue prendre de tes nouvelles et j’ai surpris une conversation téléphonique. J’ai vaguement compris que tu étais seul, que l’hôpital ne pouvait pas te garder et que le grand patron du Goliath Commerce venait de te licencier pour abandon de poste. Alors, j’ai pensé qu’on devait faire quelque chose pour toi. C’est ainsi que nous t’avons recueilli, mes parents et moi. Tu es chez nous depuis plusieurs semaines et nous sommes vraiment heureux de pouvoir enfin te parler.
Un léger vertige s’empara du rescapé et lui fit tourner la tête. Il dut faire un effort pour retrouver ses souvenirs. Les paroles étranges du vieil homme le troublaient.
– Ton père m’a parlé de courage. Pourquoi ?
– Il faut que tu saches que les médecins pensent que tu as perdu l’usage de tes jambes, que tu ne pourras plus marcher.
– Quoi !
– Mais tu es vivant !
– Qu’est-ce que je vais devenir ?
– Je ne sais pas encore. Il faut espérer.
– Et mon emploi … J’ai perdu mon emploi ?
– Oui, dans le monde d’où tu viens, si l’on n’est pas performant, on ne vaut pas grand chose. Les enjeux économiques, la pression de la concurrence, la réussite et les honneurs gouvernent.
Nous pensons, nous, que le plus faible, le plus petit est très important parce qu’il a besoin de plus d’attention et qu’il nous mène à la plénitude de l’amour.
David, à ce moment, croisa le regard pur de la jeune fille. Dans les yeux qui l’avaient tant veillé, il découvrit quelque chose qui lui était totalement étranger. Contre toute attente, il se sentit envahi par un soulagement qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Une merveilleuse sensation de joie et de liberté s’empara de lui, son cœur déborda de reconnaissance et d’espérance. Il venait en quelques minutes de perdre sa vie mais se sentait comme un homme neuf.VÉRONIQUE

 

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