La grande aventure de Julien

MYRIAM – Il était une fois un jeune garçon qui rêvait d’aventure. Il vivait avec sa mère dans une petite maisonnette à flanc de montagne. Ils menaient tous deux une existence pauvre mais heureuse. Le soir, quand il rentrait de l’école, Julien aidait sa mère à emballer les broderies et autres menus travaux que la jeune veuve irait vendre le lendemain sur la place du marché de Romainville. Ainsi les jours s’écoulaient-ils bien remplis. Pourtant, Julien avait un secret. Quand il avait un peu de temps libre, il sortait dans la montagne en rêvant à ce qui pourrait se passer d’inattendu, quelque chose qui l’entraînerait dans la plus incroyable des aventures et qui le changerait à jamais. Tous les jours, il espérait ardemment cet événement qui ne pourrait manquer de se produire. Mais à chaque fois son attente se trouvait déçue.
Un matin, comme il se réveillait en frottant ses yeux encore alourdis de sommeil, il perçut…

VÉRONIQUE – … dans l’air comme un changement imperceptible. Des choses insolites éveillèrent son attention. Ce fut d’abord son chien Puffy. Habituellement, il était enroulé sur la carpette au pied du lit et se mettait à japper joyeusement dès que Julien repoussait sa couette. Mais ce matin, pas de Puffy. Où pouvait-il bien se trouver ? Qu’est-ce qui avait pu l’intéresser au point de délaisser son jeune maître ? Et puis, il y avait l’absence de Maman Sophie. Elle qui ne quittait jamais la maison avant qu’il n’ait pris son petit-déjeuner… Un mot sur la table « Prépare-toi, je reviens bientôt » intriguait d’autant plus Julien. Il alla ouvrir la porte d’entrée et vit que la voiture n’était plus devant la porte de l’atelier qui jouxte la maison. Il appela « Puffy, Puffy ». Pas de réponse… L’aventure tant attendue commençait pour Julien mais, à ce moment-là, il n’était pas en mesure de s’en rendre compte. Il rentra dans sa chambre, s’habilla et s’apprêtait à aller manger dans la cuisine quand la sonnerie du téléphone retentit.

MYRIAM – Une voix d’homme, pressée et comme inquiète, parla à toute vitesse lorsque Julien décrocha :
– Allo Sophie ? C’est moi Richard… peux-tu emmener… Puis, soudain s’interrompant, ah, tu dois être Julien… Ta Maman n’est plus là ? Bon, ce n’est pas grave… A bientôt fiston !
Julien reposa le combiné, perplexe. L’oncle Richard était le frère cadet de son père. Julien ne se souvenait pas l’avoir jamais vu ou avoir eu le moindre contact avec lui. Depuis la mort de leur mari et père, Sophie et son fils vivaient isolés au cœur de cette montagne qui leur donnait refuge. La réapparition inopinée de cet oncle presque inexistant ajoutée à l’absence de Puffy et de Maman Sophie avait de quoi faire réfléchir. Le garçon jeta les yeux sur le petit mot laissé par sa mère et se mit à ranger ses affaires de classe dans son cartable oubliant complètement son petit déjeuner.

VÉRONIQUE – Un klaxon retentit soudain. Julien, sur le qui-vive, se précipita à la fenêtre et vit le chauffeur du car de ramassage scolaire faire de grands signes d’impatience. Il prit son sac en toute hâte, claqua la porte derrière lui et monta dans le car, inquiet tout de même de ne pas encore avoir vu sa mère. Vingt minutes plus tard, les élèves entraient au collège. Dans la cour de l’établissement, adossée contre un mur, une cabine téléphonique permettait aux jeunes de communiquer avec l’extérieur car l’usage des portables était interdit. Julien eut tout de suite l’idée d’appeler sa mère pour lui faire part de l’étrange apparition de l’oncle Richard. Malheureusement, il ne possédait pas de carte téléphonique. Il se mit en tête d’en trouver une et interrogea ses camarades. Quand il eut enfin trouvé ce qu’il cherchait la sonnerie retentit et les élèves entrèrent dans les classes. Julien profita des bousculades occasionnées par le timbre nasillard pour se faufiler jusqu’à la cabine. Il s’y cacha, accroupi, jusqu’à ce que la cour soit devenue déserte. Alors, précautionneusement, il composa le numéro à 10 chiffres et attendit…

MYRIAM –  …avec un peu d’anxiété. Une sonnerie, deux sonneries, dix sonneries… Puis le répondeur. Exaspéré, Julien remit le combiné en place et courut assister à son cours de français. Il ne se passa rien de notable au collège ce jour-là si ce n’est que le garçon dut recopier cent fois « Je ne dois pas arriver en retard au cours. » M. Andrew, son professeur, était de la vieille école et avait donc une croyance inébranlable en l’efficacité de ce genre de méthode.

VÉRONIQUE – La journée cependant parut traîner en longueur et Julien avait de plus en plus de mal à supporter les questions qui le tourmentaient. Enfin, la fin des cours sonna.
Une demi-heure plus tard Julien remontait en courant l’allée qui reliait sa maison à la route nationale. Laissant échapper l’angoisse étouffée depuis le matin il hurla « Maman !» faisant sursauter Maman Sophie, occupée à remplir une valise, pas n’importe quelle valise, non, la plus grande, celle qui était remisée sur le grenier, celle qui n’avait plus servi depuis la mort de son mari.  Elle se retourna, l’air inquiet, et serra son fils dans ses bras. Ils restèrent ainsi enlacés quelques minutes avant de rompre le silence. Julien avait la gorge serrée et attendait une explication.
— Assieds-toi, Julien. Ce matin avant ton réveil, j’ai reçu un de coup de téléphone
— L’oncle Richard ?
— Oui, comment le sais-tu ?
— Il a rappelé quand tu étais partie.
— Il ne t’a pas alarmé au moins ?
— Ben si, je me suis fait du souci toute la journée. J’ai essayé de t’appeler mais je n’ai pas réussi dit Julien en essuyant quelques larmes qu’il ne pouvait retenir.
— Allez, ne t’en fais pas. À vrai dire, beaucoup d’émotion peut-être sans raison.
— Qu’est-ce qui se passe Maman ?
— Tu as raison, il vaut mieux que tu saches. Eh bien voilà. Ce matin donc, le téléphone sonne. C’était l’oncle Richard dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis huit ans. Il était surexcité et j’avais bien du mal à comprendre ce qu’il disait. Il ne voulait pas expliquer au téléphone de quoi il s’agissait et me donnait rendez-vous au bar de l’auberge à Romainville. J’y suis donc allée. C’est pour cela que je t’ai laissé un mot et que tu ne m’as pas vue à ton réveil. Je ne pensais pas qu’il rappellerait. Tu as vraiment du trouver cela bizarre.
— Et Puffy, je ne l’ai pas vu. Où est Puffy ?
— Je l’ai emmené avec moi quand je suis partie en ville. Sa présence me rassurait. Ah, zut, je l’ai laissé dans la voiture, va vite le libérer.
Julien quitta vivement la cuisine et courut jusqu’à la fourgonnette 4×4 stationnée devant la remise. Puffy se mit à japper joyeusement et fit fête à son maître dès que celui-ci eut ouvert la portière. Quel soulagement ! Un premier mystère venait d’être éclairci, restait le second, l’appel de l’oncle Richard…
Julien retourna en toute hâte dans la cuisine, Puffy sur les talons. Sur la table trônait la grande valise comme un point d’interrogation.
— Alors Maman, qu’est-ce qu’il voulait l’oncle Richard ?
— Il voulait me voir parce qu’il avait de sérieuses raisons de penser que ton père n’est pas mort.
Ce fut comme si le ciel lui tombait sur la tête, Julien s’effondra sur une chaise, sans voix et attendit la suite.

MYRIAM – — Je ne comprends pas, parvint-il à articuler dans le silence qui se prolongeait. Papa ne serait pas mort ? Et l’accident alors ? Maman, explique-moi !
— C’est compliqué, Julien. Moi-même je ne sais pas. Il semblerait que ton père ait réussi à survivre à cet accident d’avion. Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant. Trop d’incertitudes.
— Mais si papa est encore vivant, s’exclama Julien dont les idées se bousculaient, pourquoi est-ce qu’il ne nous a pas contactés ?
— Je te l’ai dit, je ne peux pas te répondre, je suis désolée, mon chéri. Ce sera à nous de le découvrir. Il faut partir maintenant.
— Où ça ?
— Chez l’oncle Richard, il est reparti chez lui ce matin. Il a proposé de nous héberger le temps de… Enfin, on verra bien. Aide-moi à ranger nos affaires tu veux bien ?
Sans mot dire, Julien prit les vêtements que lui tendait sa mère et les plia pour les mettre dans la grosse valise. Ils finirent en silence les préparatifs du voyage. Puis Maman Sophie sortit de la maison, referma la porte derrière eux, cala l’énorme malle dans le coffre de la voiture où Puffy les attendait déjà. Julien vit des larmes dans les yeux de sa mère quant elle se retourna vers la petite maison où ils avaient vécu tant d’années à deux. Il se précipita vers Maman Sophie qui le serra contre son cœur. Et puis, il monta dans la voiture qui allait les emmener vers l’inconnu.

VÉRONIQUE – –Il habite où l’oncle Richard ? demanda Julien tandis que la voiture remontait l’allée en direction de la route nationale
— A 300 km d’ici, dans une petite ville de l’Ouest. Il a un ranch et élève des chevaux. Il reçoit beaucoup de monde pour des stages d’équitation et de dressage.
— Il a des enfants ?
— Non, mais il est marié. Sa femme est de descendance indienne. Ils travaillent ensemble au ranch.
— Et pourquoi je ne l’ai jamais vu ?
— Tu l’as vu quand tu étais petit mais après la chute de l’avion et la disparition de ton père, je pense que la douleur était trop vive pour que nous puissions nous revoir comme avant. Aucun de nous n’a fait l’effort de l’affronter. Julien resta un moment silencieux. Des images se succédaient dans son esprit. Son imagination lançait des hypothèses toutes aussi improbables les unes que les autres. Puis, épuisé par ces émotions et ce départ précipité, il finit par s’endormir tandis que la voiture avalait les kilomètres qui le séparaient de son nouvel espoir.

MYRIAM – Le ranch de l’oncle Richard était une propriété prospère et de bonne dimension. Deux chevaux alezans s’ébattaient dans un pré à côté de l’habitation. De l’autre côté, un homme était occupé à faire marcher au pas un cheval qui évoluait docilement autour d’un manège. Maman Sophie lui fit un signe de la main et stoppa la voiture.
— Voilà, nous sommes arrivés dit-elle.
Elle descendit avec Julien qui alla, selon son habitude, libérer Puffy. Le chien aboyait d’impatience après une si longue route. L’homme avait arrêté son exercice dès qu’il avait aperçu la voiture et était venu au-devant de ses invités. Il souriait. Il avait des petits yeux rieurs et une barbe blonde assez fournie.
— Sophie, s’écria-t-il en serrant Maman Sophie contre lui. Merci d’être venue
— Bonjour Richard, c’est gentil à toi de nous accueillir. Tu te souviens de Julien ?
— Bonjour mon garçon, répondit l’Oncle Richard en se tournant vers l’intéressé. La dernière fois que je t’ai vu, tu avais trois ans et tu n’arrêtais pas de poser des questions sur les chevaux.
L’adolescent, un peu étonné, serra la main que son oncle lui tendait avec chaleur.
— Mais, entrez donc, entrez donc ! reprit celui-ci.
— Anietta n’est pas avec toi ? demanda Maman Sophie.
— Elle est partie faire des courses en prévision de votre arrivée. Elle ne devrait pas tarder à nous rejoindre. Tu sais, il y a des jours où je me dis que j’ai vraiment de la chance de l’avoir rencontrée. Elle est si calme et organisée ! Moi j’ai toujours été un grand désordonné.
Il les précéda dans le salon. C’était une pièce agréable, assez vaste et confortablement meublée.
— Je vous sers quelque chose ? proposa l’oncle Richard. Café, thé, limonade ? Ne vous inquiétez pas pour Puffy ajouta-t-il nous avons l’habitude des animaux ici.
Le chien avait levé la tête en entendant son nom et, voyant que sa présence ne soulevait pas d’objection, il alla se coucher au pied de son jeune maître. Julien ne savait pas trop quoi penser de tout ce qui lui arrivait. Son esprit était plein de questions qu’il n’osait pas poser et il était en même temps si désorienté qu’il n’arrivait pas aligner deux idées. Il se rendait seulement compte combien il était étrange qu’il soit soudain dans un ranch, à 300 km de chez lui, à prendre un verre, chez un oncle dont il n’avait plus aucun souvenir. Il caressa doucement la tête de Puffy qui émit un petit grognement amical.
L’oncle Richard avait apporté trois limonades et se mit en devoir de déboucher les bouteilles. Il semblait réellement heureux de les voir et regardait tour à tour Maman Sophie et Julien avec une amitié visible. Peut-être pensa Julien en un éclair retrouve-t-il en nous un peu de papa. Et cette pensée le mit en joie. Cependant, il y avait aussi de la gêne dans l’attitude de son oncle. C’était comme s’il brûlait de leur faire des révélations et y renonçait au dernier moment.
Le bruit d’une voiture qui se garait devant le ranch fut une heureuse diversion.

VÉRONIQUE – Anietta entra, les bras chargés de paquets. Elle déposa son fardeau dans la cuisine et vint au-devant de ses hôtes.
— Bonjour Sophie, bonjour Julien. Je suis contente que des événements nous réunissent à nouveau. Richard vous a déjà expliqué ?
— Non, nous venons juste d’arriver mais, c’est vrai, nous sommes impatients de vous écouter. Quelle émotion depuis avant-hier ! Que s’est-il passé alors ?
— Eh bien voilà, commença l’oncle Richard. La semaine dernière, nous avons vu arriver une sorte de pèlerin, gros godillots et sac à dos, un peu crasseux et tout buriné par le soleil, le genre qui roule sa bosse un peu partout, qui semble avoir tout vu et tout entendu. Nous lui avons offert l’hospitalité. Il semblait à bout de forces et avait besoin de se restaurer. Le soir, il nous a demandé notre attention pour un récit quelque peu surprenant. En réalité, il n’était pas arrivé chez nous par hasard. Quelqu’un lui avait demandé de nous trouver et, d’après lui, cette personne serait mon frère Matthieu, enfin Matt comme on l’appelle.
— Et tu penses que c’est vraiment Matt qui l’a envoyé ? Comment en être sûr ?
— Eh bien, Matt a dû penser à ça et il lui a raconté un tas d’anecdotes pour que je sois convaincu de sa bonne foi. Par exemple, cet étranger m’a rappelé le jour où Matt et moi on s’était approchés du village indien pour voir si leurs chevaux portaient des amulettes. On était gamins à cette époque-là et personne n’a jamais rien su de notre escapade en pleine nuit.
— Mais alors, interrompit Sophie, qu’est-ce qui a retenu Matt loin de nous après cet accident ? Et où est-il ? Pourquoi n’a-t-il pas pu communiquer avec nous avant de rencontrer ce pèlerin ?
L’oncle Richard semblait perplexe.
— Je ne sais pas quoi penser mais ce que je sais c’est qu’on doit faire quelque chose. Cet étranger semble prêt à nous servir de guide. D’après lui Matt est surveillé.

MYRIAM — Surveillé ? Mais par qui ? Pourquoi ? Enfin cela n’a aucun sens !
Maman Sophie était maintenant aussi agitée que Julien quant elle lui avait annoncé que son père n’était peut-être pas mort.
— Avant toutes choses, il nous faut contacter ce pèlerin, décréta l’oncle Richard. Lui seul peut nous conduire jusqu’à Matt. Il m’a laissé un numéro de téléphone pour le contacter. Bien sûr, j’aurais pu le faire avant mais j’ai préféré que vous soyez là tous les deux.
— Ce pèlerin, d’où venait-t-il ? demanda Julien en intervenant pour la première fois dans la conversation. Est-ce qu’il a dit où était papa ? Peut-être qu’il avait un message pour nous ?
— Attends, j’allais y venir. Matt lui aurait donné rendez-vous ici et, au cas où il n’y serait pas il l’a chargé de nous transmettre le message suivant : « J’entends le chant des oiseaux ». Je ne sais pas ce que cela signifie. J’avais pensé que peut-être vous pourriez m’éclairer.

VÉRONIQUE – — Le chant des oiseaux ? Ça veut sans doute dire qu’il sera bientôt libre à supposer qu’il soit prisonnier réfléchit Sophie.
— « J’entends le chant des oiseaux… » répétait pensivement Julien. Cette phrase raisonnait en lui comme une chanson. Le souvenir était si lointain, si vague… Il prononça pourtant la phrase à voix haute : « J’entends le chant des oiseaux… » Brusquement Maman Sophie se tourna vers lui et le regarda fixement. Une idée semblait avoir surgi de sa mémoire.
— Qu’est-ce que tu as dit Julien ? J’entends le chant des oiseaux… C’est ce que disait toujours ton père quand il était sur le point de trouver la réponse à un problème quelconque. Il a déjà trouvé le moyen de nous prévenir par ce pèlerin. Il a sûrement tenté quelque chose pour nous rejoindre. Je me demande pourquoi c’est chez toi, Richard, qu’il a fait parvenir ce message. Un silence s’installa. Chacun semblait réfléchir et se demander quelle conduite adopter. Se mettre en route ou attendre ?

MYRIAM — Si tu dis que ce pèlerin est d’accord pour nous servir de guide, suggéra Julien, on fera peut-être bien de ne pas rester là. Papa a peut-être besoin de nous pour échapper à ceux qui le surveillent.
L’oncle Richard regarda tour à tour Maman Sophie et Julien et lut dans leurs yeux la même détermination. D’un commun accord, ils décidèrent de composer le numéro de téléphone que leur avait laissé le pèlerin. Peu de temps après, ils s’étaient donné rendez-vous le lendemain matin, à huit heures, sur le tertre au bout du petit chemin.
Dans la soirée, Julien sortit pour prendre l’air aux abords du ranch. L’oncle Richard était occupé à donner quelques soins à l’une des bêtes aperçues à leur arrivée. Il lui fit signe de s’approcher.
— Tiens, Julien, veux-tu m’aider à donner à manger à Prosper ? Tu prends le seau de grains qui est là et tu le penches comme ça. Il observa un moment le garçon qui s’exécutait puis ajouta après un silence : ton père était très doué avec les animaux, tu sais. C’est même avec lui que j’ai eu le projet de ce ranch. Mais il avait la bougeotte. C’était comme si l’aventure l’appelait. Et puis il avait cette idée
— Quelle idée ?
— Il voulait retrouver quelque chose de très précieux qui avait été dérobé à la tribu de ma femme. C’était une histoire que tout le monde connaissait parmi les indiens. Un jour, il m’a même dit qu’il était sur la bonne voie.
Julien n’avait encore jamais entendu cette histoire-là. Maman Sophie était-elle au courant ? Est-ce que ça avait un rapport avec son voyage en avion ? Il entendit l’oncle Richard lui dire comme il s’éloignait : demain matin, Puffy va nous accompagner. J’ai idée qu’il pourrait nous être utile.

VÉRONIQUE – C’est à ce moment que Prosper tapa du pied et s’élança vers la barrière de l’autre côté de l’enclos. Il hennit et s’approcha d’une silhouette qui se détachait à présent sur le ciel bleu. Richard scrutait le personnage apparu quand, brusquement, il se mit à courir dans sa direction, laissant Julien tout interdit à côté du seau d’avoine. De loin, il vit les deux hommes tomber dans les bras l’un de l’autre et revenir d’un pas alerte vers le ranch. Julien, intrigué et apeuré à la fois, courut lui aussi vers le ranch pour rejoindre sa mère. Sa présence le rassurerait pour vivre cet événement attendu et redouté des retrouvailles avec son père. C’était lui, il le savait, il ne pouvait se tromper.

MYRIAM — Maman, Maman ! cria-t-il en se précipitant à l’intérieur du ranch.
— Qu’y a-t-il mon chéri ? demanda Maman Sophie alarmée par l’état de surexcitation de son fils. Mais Julien, submergé par l’émotion, se sentait incapable d’articuler un mot. Il n’en eut pas besoin. Les deux hommes venaient d’apparaître à la fenêtre de la salle à manger.
Maman Sophie s’arrêta net, saisie par ce qu’elle venait de voir. L’espace d’un instant, elle demeura indécise, se demandant visiblement si elle n’était pas victime d’une hallucination ou même d’une quelconque imposture. Mais non, c’était bien lui, c’était ces mêmes yeux rieurs, semblables à ceux de son frère. L’oncle Richard était entré dans la pièce bras dessus bras dessous avec le nouveau venu. Un moment le père, la mère et le garçon restèrent immobiles tandis que Richard allait prévenir Anietta de ce qui se passait. Puis Matthieu s’approcha de sa femme et de son fils et, murmurant tendrement leur nom, il les serra dans une chaleureuse étreinte. Julien retenait son souffle. Son père… il voyait son père ! Déjà l’oncle Richard revenait avec Anietta, laquelle approcha une chaise pour l’hôte inattendu.
– Sacré vieux Matt ! s’écria Richard dans un grand rire en donnant une tape dans l’épaule de son frère. Il n’y a que toi pour nous faire un coup pareil. Hé ! Tu reviens après quoi… Huit ans… et tu as l’air aussi en forme que si tu venais de faire une balade de santé.
– Et je suis toujours aussi bien accueilli, compléta Matt riant à son tour.
– On essaie, on essaie. Tu prendras bien quelque chose après toutes ces émotions ?
– Un verre d’eau s’il te plaît, je ne bois plus d’alcool.
Matt s’assit et tout le monde vint prendre place autour de lui. Après le temps de badinage léger sur lequel avaient échangé les deux frères, l’atmosphère se fit soudain plus sérieuse lorsqu’ils furent tous réunis. Matt regardait le visage de ceux qu’il aimait, ceux de Julien et de Maman Sophie. Il savait qu’il devait leur raconter. Il savait aussi que ce serait dur. Et qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps…
– Voilà, commença-t-il sans préambule, tout a commencé quand Sophie attendait la naissance de notre fils. À l’époque, j’étais jeune, idéaliste et ambitieux aussi dans un sens. Je m’étais dit que c’était à moi de retrouver l’objet perdu de la légende indienne, celui que les Blancs auraient volé à la tribu des Aigles il y a bien des années. J’avais commencé à faire des recherches et petit à petit j’avais réussi à rassembler suffisamment d’éléments pour savoir que cette histoire était tout ce qu’il y a de plus véridique. J’avais même une idée de l’endroit probable où ce trésor devait se trouver. Mais je n’avais pas les moyens de vérifier ma théorie. Un jour, c’était il y a huit ans, j’ai reçu un coup de téléphone d’un certain M. Démyon. Il me disait qu’il avait entendu parler de mes investigations, qu’il me croyait sur la bonne voie et qu’il était prêt à m’aider moyennant sa part de bénéfices sur ma découverte. C’est à partir de ce moment-là que vous m’avez cru mort. J’ai pris l’avion pour la Sibérie. Si j’avais su… Il eut un regard désolé vers Maman Sophie.
– Mais cet objet, demanda alors Julien, qu’est-ce que c’est au juste ?
Ce fut oncle Richard qui répondit :

VÉRONIQUE – – Les Indiens l’appellent le talisman. Il y a de cela de nombreuses années, la tribu avait accueilli un vieil excentrique qui ne se séparait jamais d’un objet étrange auquel il accordait le pouvoir de résoudre tous les problèmes. À sa mort, les Indiens héritèrent de cet objet et le gardèrent précieusement, se le transmettant de génération en génération. En réalité, c’était une vieille lampe à pétrole dont le réservoir était rempli de diamants. Cet objet insolite avait pris au fil du temps un sens magique pour les Indiens. Il était entouré de vénération et personne n’osait le toucher. C’est pourquoi le jour où il fut dérobé toute la tribu était désespérée. Elle s’imaginait avoir perdu un grand trésor. En un sens ce n’était pas faux mais pas à la manière dont les Indiens considéraient les choses.
– Le jour où tout est arrivé, poursuivit Matt, j’ai pris l’avion à Romainville pour me rendre à ma formation d’archéologie comme tu le sais Sophie et j’ai eu la surprise de voir surgir Monsieur Démyon à l’aéroport. Il a embarqué avec moi et, une heure après le décollage, a eu lieu l’explosion. Ce Démyon avait bien prévu son coup. Il avait créé un esclandre à bord et profité de la confusion pour ouvrir la porte de l’appareil. Il m’avait poussé dehors en s’accrochant à moi et peu de temps après, tandis qu’il ouvrait un parachute, je fus étourdi par la déflagration. Nous avons atterri au milieu d’un champ. Un 4×4 nous attendait. J’ai appris par la suite que celui qu’on appelait le docteur Démyon était un trafiquant connu et recherché. C’est sous une étroite surveillance que j’ai poursuivi mes recherches. Finalement, un jour, j’ai retrouvé les voleurs, la lampe et les diamants. C’est là que commença ma captivité. Je fus tenu prisonnier jusqu’à l’an dernier. Je vous passe les détails mais je réussis à reprendre le trésor des Aigles et à m’évader. J’ai mis onze mois pour revenir en me cachant.
– Mais alors, interrogea Anietta, qui est ce pèlerin avec qui nous avons rendez-vous demain ?

MYRIAM – Ah ! Répondit Matt en souriant ça doit être Andy, un camarade de galère en quelque sorte. Il est venu me tenir compagnie dans ma prison il y a deux ans. Je ne savais pas ce qu’il avait fait pour en arriver là. Peut-être s’était-il juste trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. C’est le genre de personne à se mettre dans des situations impossibles. Mais il n’y a pas meilleur camarade. C’est grâce à son aide que j’ai pu reprendre les diamants. Après ça, nous nous sommes enfuis et perdus de vue. Mais nous avions convenu, lorsque nous étions prisonniers, que si nous parvenions à être libres nous nous retrouverions ici. Alors il vous a contacté finalement ? Et vous devez le voir demain ? Brave Andy ! C’est très bien, nous aurons besoin de toutes les bonnes volontés.
Julien approcha sa chaise de celle de son père. Il avait du mal à croire ce qui se passait. Elle était là, la grande aventure ! Il la vivait et il ne voulait pas en perdre une miette. Il allait enfin faire quelque chose de passionnant, il allait aider son père à faire arrêter des bandits. Ça c’était quelque chose… son père… un justicier… un aventurier ! Mais en même temps, il le connaissait si peu. Il y aurait tant de choses à apprendre, tant à découvrir sur sa propre famille… Tiens, pensait-il tout à coup, je ne sais même pas d’où vient cette phrase « J’entends le chant des oiseaux » ni ce que ça signifie vraiment.
Matt exposait son plan :
– J’ai beaucoup réfléchi à la manière dont ce trafic fonctionne. A force d’observer, j’ai pu découvrir les points faibles de ces voleurs. Je sais comment les contrer. Seul, prisonnier, je ne pouvais rien faire mais maintenant je sens que le dénouement est proche. C’est le meilleur moment pour agir. Alors voilà ce qu’on va faire…
ZING ! Un bruit de verre cassé l’interrompit. Un petit objet gisait maintenant sur le sol du salon, à quelques mètres de l’endroit où ils étaient réunis. Matt se leva et, dans le silence général, alla ramasser l’objet. Il s’agissait d’une pierre qu’on avait lancée à travers la vitre et sur laquelle était attaché un bout de papier. Matt défit le nœud et lut à voix haute le message suivant :

VÉRONIQUE – « Si tu veux revoir ton copain vivant, rends-nous les diamants. Ce soir 23 h à la cabane du bûcheron.»
La joie des retrouvailles laissa rapidement la place à l’angoisse que provoqua cette menace.
– Aie aie aie, je suis sûr de ne pas avoir été suivi mais Andy, lui, a dû être moins méfiant. Désolé de vous entraîner là-dedans. J’aurais préféré vous garder à l’abri du danger. Bon, maintenant il faut faire vite. Richard, tu préviens les policiers. Ils auront un beau flagrant délit. J’ai assez de preuves pour faire condamner toute la bande et, si tout se passe bien, la tribu des Aigles retrouvera bientôt son trésor.
Tout se passa effectivement comme Matt l’avait prévu. Le soir même Andy fut délivré et retrouva son camarade de captivité.

MYRIAM – C’est ainsi que l’aventure qui avait commencé pour le père de Julien bien des années auparavant se termina en quelques heures à peine. Le jeune garçon avait été un peu déçu de ne pouvoir participer à l’arrestation des trafiquants. Ses parents avaient jugé préférable qu’il reste en sécurité au ranch avec Anietta, Maman Sophie et Puffy pendant que Matt et l’Oncle Richard iraient au rendez-vous. Mais il oublia bien vite sa contrariété lorsque, le lendemain, sous un soleil radieux, il se rendit en compagnie de toute sa famille à la cérémonie qui avait lieu au campement de la tribu des Aigles pour fêter le retour de Matthieu et du talisman. Julien avait mis un beau costume que lui avait offert Anietta. Il regardait, fasciné, les Indiens qui dansaient en unissant leurs voix. Sa tante lui demanda soudain de s’avancer et ce fut lui qui, aux côtés de la jeune femme, remit la lampe disparue au chef de la tribu. Celui-ci déclara solennellement :
– Nos ancêtres avaient coutume de considérer cet objet comme sacré. Ils croyaient que s’il venait à disparaître les malheurs s’abattraient sur notre tribu et qu’elle finirait par s’éteindre. Le talisman a disparu et nous avons continué à vivre. Nous avons résolu nos problèmes par nous-mêmes avec le secours du Grand Esprit.

VÉRONIQUE – Maintenant qu’elle nous est rendue, cette lampe demeurera le symbole d’une tradition très ancienne, sera le signe de la justice du Grand Esprit et restera un témoignage de votre amitié. Pour ces raisons, nous la garderons précieusement. Quant aux diamants, ils nous permettront de racheter des terres sur lesquelles nous pourrons vivre en hommes libres. Et toi, Matt, pour te remercier, en voilà quelques uns pour mettre ta famille à l’abri du besoin.
Anietta et Maman Sophie pleuraient des larmes de joie. Oncle Richard ne disait plus un mot, Puffy s’amusait comme un fou et Julien était comme dans un rêve. Il semblait avoir traversé d’un seul coup le temps et l’espace, émergeant dans une vie qui lui était jusque là étrangère mais qui serait la sienne désormais. Une famille au grand complet, les amis de la tribu des Aigles… son avenir lui souriait.

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