Le vieillard aveugle

Par une belle matinée de printemps
Un de ces matins où, sans savoir pourquoi, le cœur est content le-vieillard-aveugle-4
Je passai par une ville au charme réputé ;
On était vendredi, c’était jour de marché.
Quiconque se tenait à moins de cent dix pas
Pouvait voir sur la place férue d’activité
L’effervescente foule qui déjà se pressait
Pour admirer les bibelots et les beaux étalages
Les riches étoffes, les bijoux délicats
Qui brillaient avec feu de leur plus bel éclat
Et attiraient les yeux parmi l’achalandage.
Ce n’était partout qu’un tourbillon d’odeurs
De bruits et de couleurs :
De belles nappes brodées
Des vêtements bigarrés
Que regardaient les femmes avec avidité ;
Tout cela bourdonnait d’une ardente rumeur
Qu’augmentaient encore par leurs fortes clameurs
Les habiles artisans et les nombreux vendeurs.

A l’entrée de la place, je remarquai un vieillard
Assis droit en tailleur, les paupières mi-closes ;
Il n’accordait aucun regard
A la bruyante société
Dont les pas désordonnés
Résonnaient sur le pavé.le-vieillard-aveugle-1
Il demeurait immobile,
Ses pauvres yeux fixés
Sur une petite colline
Qui s’élevait sans prétention
En bordure de la ville.
Plus loin s’étendait une forêt de sapins,
Un océan de vert qui s’étirait sans fin.
Je posai mon regard
Sur la petite colline.
Elle me parut appartenir à un autre univers
Celui du ciel et du grand air.
Quand je ramenai les yeux
Vers le frêle vieillard
Je m’aperçus qu’une canne blanche
Était couchée à ses côtés.
Cherchant dans ma poche quelques piécettes
Je les lançai dans la casquette
Posée négligemment près de lui.
Puis je lui demandai :
« Vieil homme, qu’as-tu à regarder ainsi
L’horizon calme et sans soucis ?
Et que fais-tu donc la journée
Devant la place du marché ? »
Il me fut répondu :
« Je pleure un monde qui n’est plus.
Je pleure les heures d’allégresse
Et l’olivier de ma jeunesse.
Vois-tu,
Ces yeux condamnés à une nuit éternelle
Ont un jour contemplé merveilles sous le ciel.le-vieillard-aveugle-2
J’ai connu un temps où les jeunes enfants
Venaient sur cette colline s’adonner à leurs jeux.
Ma maison était là, en amont, toute proche.
Le dimanche, l’église faisait sonner sa vieille cloche.
Là régnait l’harmonie et la paix et la vie,
Chacun se respectait et s’occupait au mieux ;
Chaque seconde passée
Avait un goût d’éternité.
Cela demeurera mon paradis perdu.

Maintenant oui, je pleure
Pour chaque amour blessé
Et chaque vie brisée
Je pleure pour toutes les veuves et tous les orphelins
Je pleure pour les ravages de l’ennui, de la faim.
Je pleure pour les divorces, je pleure pour les disputes
Pour toute maladie, ces malheurs qu’on impute
Aux autres ou à soi-même, à autre chose aussi.
Je pleure pour les guerres, et pour les injustices
La cécité des Hommes qui les amène au vice
Une cécité bien plus terrible que la mienne.
Oui je pleure car mon cœur,
Mon cœur souffre en silence
De tous ces manquements, de toute cette souffrance
D’une nature humaine créée pour le bonheur.
Alors je confie ma douleur
Aux cieux,
Au temps béni de mon enfance.
Je pleure enfin parce qu’il faut bien
Il faut bien qu’il y ait quelqu’un
Pour pleurer, et se souvenir de ce qui fut.

–    Mon ami, lui répondis-je, émuele-vieillard-aveugle-3
Tu as raison de pleurer et de te souvenir
Néanmoins écoute ce que je vais te dire :
Ton paradis n’est pas perdu
Car déjà, à cette heure, ici-bas
Fleurissent les prémices
Du monde de tes vœux ;
Car les semences d’un bonheur
Ne se perdent jamais complètement
Et dans tout cœur
Subsiste une graine du paradis.
Cherche-la donc activement
Et applique-toi à la faire grandir !
Alors un jour renaîtra
La splendeur des temps aimés
Par la grâce qui t’est donnée
Si tu gardes seulement la foi
En ce paradis que tu portes en toi. »
Et sur ces mots, je le quittai avec un sourire.

Myriam Delvarre

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