La partie de scrabble

Texte de Véronique

La partie de Scrabble fait naître en moi un sentiment mitigé, à la fois le plaisir enfantin de jouer avec des mots et la sensation inavouée d’entrer dans un troisième âge où le temps n’a d’autre nécessité que celle de le faire passer. Néanmoins, c’est avec un amusement chaque fois renouvelé que j’ouvre la boîte du jeu de société.

J’installe les chevalets servants et puise avec empressement ma lettre de noblesse. Le sort décidera de ma place dans le tournoi. Me voilà prête à affronter l’adversaire.

7 lettres c’est pas beaucoup et pourtant c’est encore trop. Où sont les mots ?

Je me résous à faire court ; on ne peut pas marquer à tous les coups. Ceux de mon partenaire sont redoutables. Ils forcent mon admiration.

Il faut placer ce W sur un compte-triple si je ne veux pas être distancée… Le combat est acharné. Mon concurrent possède une arme contre laquelle je ne peux rien : il prend son temps. Et moi j’attends…

Je traverse tous les stades de l’impatience, de l’agacement à l’exaspération en passant par l’indifférence et la résignation quand, ça y est, il a joué !

Et vlan ! Juste à l’endroit que je convoitais pour placer mon Scrabble sur un compte-double et marquer ma supériorité. Je dois m’incliner.

Le jeu est impitoyable : un bon mot, un joli mot, un mot poétique, un mot rare, rien n’y fait. Un mot peut avoir toutes les qualités, aucune ligne n’acceptera le chamboulement pour lui offrir un emplacement.

Le jeu s’éternise…Un K, un Y, un Z, quels casse-tête !

L’impatience à jouer devient impatience à terminer et je me demande vraiment ce qui faisait mon enthousiasme au début de la partie.

Enfin vient le moment de compter les points, la joie revient, celle des scores, des victoires et des revanches. Oui, je me laisserai prendre à nouveau, dès demain, au charme et à l’attrait de ce jeu. Je chercherai encore une joute, un défi, une compétition, allégories du besoin d’exister.

Texte de Myriam

Le plateau est étalé sur la table. Je lui jette un coup d’œil circulaire, comme le général évalue le terrain ou prend possession du territoire juste avant la bataille. Nous tirons chacune une lettre. C’est Maman qui commence, détail sans importance. Elle pioche ses lettres puis c’est mon tour. Aïe, aïe, aïe… Ça commence mal : une seule voyelle, un I, un M, un H et pas la moindre ombre de C à l’horizon. J’essaie de former le plus long mot possible, retournant mes lettres dans tous les sens jusqu’à ce que je ne sois plus capable de me souvenir d’une seule possibilité. Pendant ce temps-là, Maman a déjà joué, bien sûr. Regardant dans un va-et-vient incertain le jeu dont je dispose puis le plateau, je finis par me résoudre à placer trois lettres pour un total de huit points. C’est fort peu mais je ne perds pas espoir de me refaire une santé au prochain coup. Nous sommes en début de jeu. L’expérience m’a appris qu’au Scrabble la tournure d’une partie peut très vite changer de face. C’est d’ailleurs principalement la raison pour laquelle je me montre d’ordinaire aussi « près de mes points » comme d’autres peuvent être près de leurs sous : pas question d’en laisser échapper un seul que je sois en mesure de marquer !

On dit souvent que le jeu de société est un bon moyen de se tester, de connaître sa personnalité, ce avec quoi je suis tout à fait d’accord. Au Scrabble, en l’occurrence les occasions d’éprouver sa force de caractère ne manquent pas : jeu  désassorti, manque de place sur le plateau avec un Q ou un X qui créent un embouteillage, idée de génie qu’on ne peut pas concrétiser pour une lettre en moins ou une en trop, ou quand l’autre vient de prendre la place que l’on se proposait justement d’investir avec enthousiasme. Quel terrain rêvé pour un apprenti philosophe ! Ma longue pratique m’en a fait connaître tous les tours mais je dois reconnaître que je suis loin d’accueillir ces coups du sort avec le flegme qu’on pourrait attendre d’une personne tellement habituée à cet exercice et qui, à ses heures perdues, professe « l’humble acceptation de sa condition ».

Ma compagne de jeu supporte fort vaillamment ce phénomène étrange qui veut que notre humeur se fasse le miroir de nos revers de fortune, ce qui est tout à son honneur. Mais attendez, voilà qu’elle va jouer… Quoi ! Un Scrabble, sur un compte triple, avec un Z ! Mince alors, ça c’est un hakka d’un nouveau genre !

Qui a dit que le Scrabble détendait ?