Le temps

Texte de Véronique

Le temps m’est généreusement donné en jours, en mois, en années, comme un champ à cultiver. Il est devant moi comme un agenda de début d’année attendant l’énumération de mes occupations, leur déroulement parfaitement ajusté. Il est derrière moi comme un livre inachevé négligemment posé sur une écritoire d’éternité.

Le temps ne peut s’appréhender que dans la mesure de son agencement, dans le déroulement répétitif des balises qui l’ont fondé, ordonnant le tempo de nos activités. Il m’est apparu que pour mieux en profiter, pour être bien présent en tout ce que l’on fait, il suffit que le temps soit bien organisé. Les tâches, en rites planifiés, aux heures respectées, bravant les doutes et la paresse, affranchissent de l’ennui, du laxisme et de la mollesse. Bien cadencé, le temps est un allié, le serviteur de nos journées.

Ah la belle théorie ! Le temps lui-même s’est employé à la démentir. Cette année-là, court-circuitant ses propres lois, le temps n’a octroyé que 6 mois à cette œuvre de vie qui en méritait 9. Depuis ce jour le temps n’est plus le même. Il est plus lent. Il s’étire parfois à l’infini, sans règle et sans notice. Il me déconcerte, me force à ralentir, à m’immobiliser, à stagner parfois. Est-il encore mon allié ? Oui mais pas comme avant. Il m’apprend la patience et l’endurance, la mesure et la modération, la constance et l’espérance. Il me faut désormais progresser à ses cadences contrastées, à ses rythmes bohèmes ou réguliers, à ses contretemps fantaisistes.

Il va, il vient, il passe et moi je reste.

Texte de Myriam

Que dire du temps ? Il s’écoule et s’enroule ou s’étire en longueur. Tantôt lent, tantôt rapide, il pourrait prétendre avoir la composante du caoutchouc.

Quelle erreur ! Qu’y a-t-il de moins extensible, de plus inflexible que le temps ? Un jour = 24 heures = 1 440 minutes = 86 400 secondes : après cela, c’est bonne nuit tout le monde ! On ne peut pas le malaxer, le compresser ou l’allonger ; et pourtant…

Que peut-il se passer en une minute, en une heure ? Selon le point de vue, des milliers de choses, juste une ou deux ou rien du tout.

J’aime contempler le temps qui court. Il me semble qu’il change de sentiment et de couleur au fur et à mesure que passent les heures et les jours : un matin pimpant, frais et pastel ; un après-midi transparent languissant de sommeil ; un soir doré, mouvant et passionné.

 Peut-être ai-je commencé à observer le temps pour mieux le connaître et savoir le dompter. Car voyez-vous, le temps et moi, c’est une histoire qui remonte à loin. Nous n’avons jamais été bien ajustés l’un à l’autre. Il s’en faut de beaucoup. Pour une épreuve donnée, j’étais encore à mi-parcours que lui en avait déjà fait le tour. Je n’ai jamais réussi à le devancer et ce n’est guère souvent que nous avons franchi ensemble la ligne d’arrivée. C’était toujours : « Excusez- moi, je n’ai pas eu le temps » ; « Encore un peu de temps, s’il vous plaît ! » ; « Je n’en ai que pour une minute ! ». Tant et si bien que je devais surveiller du coin de l’œil la progression du temps en même temps que celle de mon activité, puisqu’il n’y avait pas moyen de s’accorder. C’était quand même assez usant. Je crois que c’est pour ça qu’un jour j’ai lâché prise et que, dès que j’ai pu, j’ai décidé de le laisser filer à sa guise. Je me suis retirée pour qu’il soit à son aise et pour qu’il me dévoile les secrets qu’il recèle. Tant de petits instants qui s’en vont dans l’oubli, sans que l’on ait perçu leur bref éclat de vie… Je sais, écouter le temps qui passe est un luxe que connaissent bien peu de mortels – à part peut-être les nourrissons et les vieilles gens dans les maisons de retraite – et je me sens privilégiée de pouvoir m’y consacrer.

            Mais d’un autre côté, à regarder couler le temps, que fais-je d’important ? Hélas ! Rien qui mérite d’être noté. Il y a un autre luxe que je ne connais pas : celui d’avoir bien rempli sa journée ; d’avoir le temps efficace, de jouer au chat avec lui et de gagner. Ah, si je pouvais être un partenaire à la taille du temps au lieu de n’être que spectatrice de son mouvement ! Alors, quand viendrait le soir – couleur bordeaux – je serais toute contente de contempler mes ouvrages achevés et je parlerais du temps à la table du dîner en disant : « C’est mon meilleur associé ! ».