Qui a déclenché l’alarme incendie

QUI A DÉCLENCHÉ L’ALARME INCENDIE ?

J’étais au lycée quand un de mes amis m’a demandé d’écrire une nouvelle en deux parties pour le journal de l’école « La plume déchaînée ».lycée
J’étais libre du sujet mais cela devait être suffisamment passionnant pour qu’on ait envie de lire la suite, du genre enquête policière.

Alors, pari réussi ? MYRIAM

 

Houhou-houhou-houhou-houhou-hou… l’alarme incendie hurlait son refrain aux oreilles des élèves fatigués. Avec une certaine appréhension, ils se préparèrent à sortir de la salle de cours pour rejoindre l’extérieur des bâtiments, tandis que le prof s’ingéniait à donner quelques consignes que personne n’écoutait vraiment. Là, ils seraient comptés au milieu du bruit et de l’excitation ambiante par leurs enseignants, lesquels à coup sûr auraient du mal à avoir raison de la tension palpable que tous ressentaient plus ou moins. Il semblait qu’un vent d’impatience mêlé d’une vague inquiétude était tombé sur le lycée ; on le sentait peser sur tous les groupes.
Quand on se fut assuré qu’il n’y avait aucun danger et qu’il s’était agi d’une fausse alerte, chacun regagna sa place calmement ; mais dans l’escalier, les commentaires allaient bon train. Il faut dire que cela faisait déjà quatre fois que l’alarme se déclenchait, en seulement trois jours ! Et la dernière fois, des sacs avaient été fouillés.

Ça avait commencé un mardi après-midi, vers quatre heures et demie. Le lendemain, des internes avaient raconté qu’ils avaient été réveillés dans la nuit par la sirène stridente de « cette foutue alarme ». Le premier mouvement d’agacement passé, -durant lequel certains avaient essayé de lancer leur chaussure au plafond pour tenter, bien inutilement il est vrai, de faire taire la sonnerie importune- il leur avait fallu quitter leur lit pour sortir dans le froid, en pyjama et en pantoufles. Beaucoup s’étaient enveloppés dans leur couverture. Les yeux bouffis de sommeil, les cheveux en bataille, il n’avaient pas l’air bien vaillant. C’était aussi le cas des surveillants qui n’appréciaient guère plus que les élèves d’être brutalement privés des quelques heures de repos qu’ils avaient escomptées. Pour finir, tout le monde avait attendu près d’un quart d’heure dans le froid (on était au mois d’octobre).Ce jour-là, il n’y en avait pas eu beaucoup de bonne humeur.
Et puis, il y avait ce bruit qui courait à propos d’une femme rôdant aux abords du lycée le soir depuis quelques temps. Le grand Jeff G., qui l’avait vue pour la première fois avec son copain Jeremy alors qu’il regardait par la fenêtre de leur chambre, a affirmé qu’elle n’avait pas l’air naturel, et qu’à son avis « il y avait quelque chose de pas clair là-dessous ». D’autres témoins avaient depuis remarqué l’étrange manège de cette inconnue, qui semblait vouloir prendre des repères, attendre quelque chose… l’extinction des feux peut-être ?
Voilà pourquoi on était si anxieux au lycée Jean F***, lorsque l’alarme retentit pour la quatrième fois.

Assis dans la petite pièce attenante au dortoir, d’où il pouvait veiller sur les environs en buvant comme chaque soir sa tasse de café, le surveillant Simon Polagne -surnommé aussi Samson à cause de ses cheveux qui dépassaient la moyenne en longueur- réfléchissait. Les élèves étaient encore bien énervés, avec cette sirène qui n’arrêtait pas de se déclencher depuis trois jours. Pourtant, lorsqu’après la deuxième sonnerie, on était allé vérifier l’état du système, on n’avait rien trouvé d’anormal. Ce qui n’avait pas empêché les esprits de s’échauffer un peu. Il faut dire que tout le monde était plus ou moins sur les nerfs ces derniers temps ; la fatigue, le besoin de vacances sans doute… Et puis, il restait tout de même un point préoccupant dans cette histoire : on avait de nouveau découvert des sacs ouverts et fouillés lorsque les élèves étaient rentrés dans leur salle après la dernière alerte – la quatrième- qui avait eu lieu le matin même.
Simon en était à peu près là de ses réflexions, quand il pensa qu’il devait aller faire sa ronde pour vérifier qu’aucun élève n’était en train de traîner où il ne devait pas. Il consulta sa montre : 22h10. Étouffant un soupir de lassitude, il se leva et descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée. Il commencerait par le C.D.I, c’était là que les retardataires restaient le plus souvent pour finir de taper un rapport ou surfer sur internet malgré les interdits. Il y arrivait, quand son regard fut attiré par une tache lumineuse que l’on remarquait au fond de la pièce plongée dans l’obscurité. En regardant plus attentivement, il se rendit compte qu’il s’agissait d’un écran d’ordinateur allumé. La clarté qu’il projetait dans la pénombre révélait la silhouette d’une femme, assise bien droite sur une chaise un peu étroite pour elle. Elle ne regardait absolument pas le clavier, sur lequel ses doigts agiles se déplaçaient comme ceux d’un virtuose sur les touches d’un piano, avec une incroyable rapidité. Tip, tap, tap, tap… On aurait dit un tour de magie à chaque seconde. Près d’elle était posé un paquet de feuilles volantes couvertes d’une écriture minuscule, qu’elle rapprochait de temps en temps pour pouvoir les lire à la seule lueur de l’écran. Sûrement était-ce là ce qu’elle recopiait avec tant de frénésie. Simon décida alors de la surprendre. Il était entré sans faire de bruit dans la pièce et avait observé avec beaucoup d’intérêt l’activité de cette femme par la porte entrouverte. La salle des ordinateurs était en effet séparée du reste du C.D.I par une porte à l’opposé de l’entrée principale, ce qui fait que la dame, profondément concentrée sur son travail, n’avait pas vu arriver Simon, à qui elle tournait le dos. Le surveillant alluma la lumière et lui demanda ce qu’elle faisait là. Surprise en pleine illégalité, elle ne répondit pas d’abord. Elle arrêta son geste, et se redressant, se tourna pour lui faire face. Il voyait maintenant son visage pleinement éclairé par les quelques néons du plafond. C’était une femme jeune encore, à l’allure chaleureuse et au regard franc. Elle faisait négligemment tourner une de ses boucles brunes entre ses doigts. Notre Samson répéta sa question. « Si vous ne me donnez pas d’explication maintenant, ajouta-t-il, je vais être obligé de faire venir le proviseur. » Alors l’inconnue raconta…

Elle se nommait Annie Jousset. Elle était la sœur de M. Roland Jousset, qui depuis peu occupait le poste de documentaliste au sein de l’établissement. Roland aimait beaucoup ce qu’il faisait dans le lycée, seulement il avait une grande passion qui le prenait tout entier : l’écriture. Il y consacrait beaucoup de temps et était toujours à soupirer après de nouvelles idées dans la perspective de créer un chef-d’œuvre. Or, il venait justement de terminer un manuscrit dans lequel il mettait tous ses espoirs et qui, disait-il, était l’aboutissement de tous ses efforts, le couronnement de toute sa vie. Un éditeur s’était montré vivement intéressé par l’ouvrage et s’était engagé à le publier à la condition expresse qu’il lui en serait renvoyé un exemplaire tapé à la machine dans un délai de 15 jours. Roland s’était alors vu dépassé par l’ampleur de la tâche et sa sœur, le voyant complètement désemparé, lui avait proposé de l’aider. En outre, si M. Jousset affectionnait beaucoup le monde des livres, il lui arrivait de devenir assez négligeant quand il avait d’autres idées en tête ; et tandis qu’il soignait son manuscrit, il avait pris quelque peu de retard à son travail de documentaliste. C’est ainsi qu’Annie, en venant recopier l’œuvre de son frère sur les ordinateurs du lycée, en profitait pour ranger ou mettre à jour les documents qui en avaient besoin.
« Mais comment avez-vous pu entrer dans l’établissement ? questionna Simon.
– Oh en vérité, cela est très simple. Nous sommes ici au rez-de-chaussée n’est-ce pas ? Vous devez savoir que tout près de cette pièce se trouve une entrée de plain-pied accessible par une petite porte sur le côté.
-Oui, c’est par là que passait l’ancienne documentaliste avant de partir à la retraite. Elle avait du mal à marcher. Mais pour ouvrir cette porte, il lui fallait une clé !
-Eh bien, cette clé, mon frère a pu la récupérer lorsqu’il a pris sa place dans le lycée. Qu’allez-vous faire à présent ? ajouta Annie d’un ton très calme »
Simon ne le savait pas. Il était beaucoup trop tard pour entreprendre quoi que soit le soir même, alors que tout le monde était couché. Et puis, ce n’était pas à lui de juger de ce qu’il convenait de faire dans une telle situation. Il finit par dire à la jeune femme de rentrer chez elle et se promit d’en parler au chef de l’établissement dès le lendemain.
Mais, lorsque le lendemain matin, il voulut voir le proviseur pour le mettre au courant de l’affaire, on lui dit que M. Chancrin n’était pas arrivé, qu’ il avait sans doute un peu de retard et que Simon le croiserait sûrement dans la journée. A midi, le surveillant refit une tentative : personne. Idem à 14h, puis 15h. La dernière heure de cours touchait à sa fin sans qu’on ait vu apparaître M. Chancrin : le proviseur avait disparu.
C’est alors que l’alarme incendie se fit entendre pour la cinquième fois.

Dans l’établissement, c’était l’agitation totale. On avait l’impression, quand on arrivait au lycée, d’être dans un autre monde où la vie s’écoule en accéléré, puis au ralenti . Les responsables n’arrivaient plus à gérer les fréquents passages à l’infirmerie des jeunes épuisés. Les professeurs s’arrêtaient de parler en plein milieu d’une phrase, ne sachant plus où ils en étaient. Quant aux élèves, ils avaient toute la peine du monde à se concentrer sur le cours qui leur était donné : tous étaient prêts à se lever, et s’attendaient à entendre d’une minute à l’autre la sirène stridente de l’alarme incendie.

Jeudi, (jour de la quatrième alerte), aux alentours de 21h : M.Chancrin se promenait de long en large aux abords de son logement de fonction, à deux pas du lycée. Il semblait préoccupé. Ces derniers jours avaient vraiment été invivables. On sentait une telle tension dans les murs de cette école… Heureusement qu’il avait la tête sur les épaules ! Pour le moment, le plus important était de veiller à ce que la fin du trimestre se passe dans le calme. Restait à savoir pourquoi l’alarme s’était déclenchée aussi souvent. En ce qui concernait la première alerte, il n’y avait pas de mystère : c’était lui qui l’avait fait fonctionner dans le cadre d’un exercice. Mais les trois autres ? Il s’arrêta et se prit à sourire en imaginant qu’on allait lui téléphoner pour donner une réponse toute cuite à ses nombreuses questions. Son portable se mit à sonner.
« Allô ? Hein ?!… oui, oui, j’arrive tout de suite ! »
Il raccrocha tout bouleversé et partit sur le champ.

Accompagnée de Mme Mareau et de Céline, son auxiliaire de vie scolaire, Marie attendait. C’était le vendredi, juste après la cinquième alerte. Elle attendait que les élèves remontent dans la salle de classe une fois que l’alarme se serait tue. La jeune fille en effet, étant handicapée, devait rester dans la salle où elle avait cours, la B103 en l’occurrence, au deuxième étage, sauf en cas de « danger immédiat » ; ceci pour éviter les risques inutiles que pouvait provoquer une bousculade éventuelle. Elle n’avait eu connaissance de cette mesure, toute nouvelle pour elle, que lors de la première alerte et elle commençait tout juste à s’y habituer. Une minute, deux minutes… Comme elle regardait les aiguilles de sa montre tourner lentement autour du cadran, elle poussa un soupir et leva la tête… juste à temps pour apercevoir un garçon qui entrait avec beaucoup de précautions dans la pièce adjacente à la B103. La porte qui reliait les deux salles était ouverte et Marie pouvait donc observer les gestes de l’intrus dans l’encadrement sans pour autant être vue. Le lycéen semblait d’ailleurs peu soucieux d’être remarqué, maintenant qu’il avait pu pénétrer dans la pièce désertée par les élèves. Sans plus attendre, il se mit à ouvrir les sacs abandonnés sur le sol. Il les fouillait méthodiquement, puis, ne trouvant pas ce qu’il semblait chercher, il les laissait là sans plus y toucher. Et il faisait de même avec le sac suivant. De temps en temps, il avait l’air de murmurer un nom, comme pour appeler quelqu’un. Puis il reprenait son étrange besogne.

Richard commençait à s’inquiéter : les élèves n’allaient pas tarder à rentrer dans la salle et il ne voyait pas la moindre trace de sa Tatouille dans les sacs qu’il ouvrait. Il fallait pourtant qu’il la retrouve : pas question de faire sonner l’alarme incendie une autre fois, on finirait par remarquer son absence dans la cour. Sur cette réflexion, il accéléra la cadence. Il enjamba les sacs déjà fouillés pour atteindre ceux qui se trouvaient dans le fond de la salle, tout près du mur. C’est alors qu’il se vit découvert. Il resta immobile d’abord, tandis que Marie et les deux femmes qui s’étaient approchées le regardaient en silence. Puis il se mit à expliquer très vite :
« Il faut que je retrouve Tatouille.
-Qu’est-ce que c’est que ça, Tatouille ? demanda Mme Mareau.
-Tatouille, c’est ma rate, Madame. Je l’avais emmenée avec moi au lycée pour la montrer à des copains il y a quelques jours, mais elle s’est échappée de mon sac et je ne sais pas où elle est allée. Elle adore aller se nicher dans les sacs des autres. Alors après la deuxième alerte incendie, quand on a vu tout le monde qui descendait, on a eu l’idée avec Bruno de déclencher l’alarme pour pouvoir la chercher, voilà. Mais pour les deux premières fois, ce n’est pas moi ! On avait décidé de faire sonner l’alarme deux fois, pour pouvoir s’absenter à tour de rôle. Je n’avais pas l’intention de la déclencher aujourd’hui, seulement il m’a semblé voir ma Tatouille qui se faufilait dans cette salle hier alors… il fallait que j’aille vérifier. »
Les auditrices de ce discours ne savaient comment réagir à un aveu si inattendu. Céline conseilla à Richard d’aller signaler la disparition de sa rate à la vie scolaire et toutes trois décidèrent de rester discrètes sur cette histoire, en attendant que le proviseur puisse prendre les décisions adéquates à la situation.
Simon était dans le bureau des surveillants, en train de trier des papiers quand il vit arriver Richard qui venait déclarer la perte de Tatouille. « Décidément, pensa-t-il quand le garçon fut parti, il s’en passe des choses depuis quelques jours. Une rate dans le lycée ! Espérons que M. Chancrin ne tarde pas trop à mettre de l’ordre dans tout ça. »

Le proviseur revint le lendemain matin. Le visage épanoui, l’air grandi, il avait l’air parfaitement heureux. Certains lui en firent la remarque et lui demandèrent la cause de son absence d’une journée. Il répondit tout joyeux que sa femme venait de mettre au monde une ravissante petite fille. On l’avait appelé le jeudi soir pour le prévenir de la naissance imminente et il était parti tout de suite. On devine aisément combien il fut demandé le jour de son retour. Mme Mareau lui parla de Richard et de sa rate perdue et Simon lui fit part de sa découverte concernant la présence d’Annie Jousset dans le C.D.I.
«  Bon, déclara M. Chancrin avec satisfaction, nous savons déjà au moins pourquoi l’alarme s’est déclenchée la première, la troisième, la quatrième et la cinquième fois. Il reste encore à connaître la raison de la deuxième alerte. M. Polagne, ajouta-t-il en se tournant vers Simon, vous dites que Mlle Jousset est venue tous les soirs depuis plusieurs jours dans l’enceinte du bâtiment ? Elle pourrait peut-être nous renseigner. »
Cela dit, il téléphona à la jeune femme et la pria de bien vouloir se rendre à son bureau en lui disant qu’il devait lui parler de certains événements qui avaient eu lieu récemment dans le lycée. Annie fut exacte au rendez-vous qui lui avait été donné.
« Mademoiselle, commença le proviseur en l’invitant à s’asseoir, je vous ai fait venir parce que j’ai tout lieu de penser que vous pouvez m’aider à éclaircir un phénomène qui est encore obscur pour moi. Dans la nuit de mardi à mercredi, l’alarme incendie s’est soudainement mise en marche, et du même coup a réveillé tous les dormeurs de ce lycée.  Auriez-vous par hasard une information que j’ignore à me communiquer à ce sujet ? »
Annie ne parut pas du tout déconcertée par ce préambule insolite et elle répondit avec sa tranquillité habituelle :
« C’est possible monsieur. Je me trouvais effectivement dans l’enceinte du lycée cette nuit-là, pour des raisons qui ont certainement été portées à votre connaissance. Après quelques heures d’occupation, j’ai voulu prendre une tisane pour me réchauffer. Oui, c’est une habitude que j’ai prise il y a quelques années quand je travaillais de nuit et qui ne m’a jamais vraiment quittée. J’avais emmené avec moi ma bouilloire. J’ignorais qu’il y avait des capteurs de chaleur juste au dessus de l’endroit où j’étais installée ! Quand j’ai entendu retentir l’alarme incendie, eh bien, je suis partie.
– Je vous remercie Mademoiselle, grâce à vous tout est devenu limpide et je ne me pose plus la moindre question ! »

Maintenant que j’ai terminé mon histoire, je suppose que vous pouvez dire la même chose, vous qui me lisez, non ? Et Tatouille, dans tout ça, qu’est-elle donc devenue ? Ah, c’est vrai j’ai oublié de vous raconter ce détail. Le proviseur a lancé un appel pour organiser une battue le mercredi suivant, (après les cours évidemment) et tous les élèves se sont mobilisés pour rechercher la rate. On a fini par la retrouver… près du restaurant scolaire.