Les mots

Texte de Véronique

Merveilles que les mots car ils ont le privilège de donner forme à nos pensées. A peine prononcé, un mot éveille en notre esprit une image, une scène donnant réalité à ce qui est évoqué. Les mots sont là pour exprimer, signifier, communiquer. Ils créent un pont entre deux personnalités, véhiculant bien plus que leur sens premier.

Soleil : je vois le disque jaune illuminant le ciel mais aussi le jardin aux taches de lumière à travers la futaie, la plage aux estivants plus ou moins dénudés, des verres avec des pailles aux couleurs de l’été.

Comment puis-je être certaine de saisir par le mot la pensée de celui qui me l’a formulée ?

Je me souviens du jour où j’ai acheté mon premier ordinateur. Mon regard fut attiré par trois mots bien placés dans un magasin spécialisé : « Occasion du jour ». Sachant que par moments, ici ou là, des produits sont proposés pour une vente promotionnelle, fin de stock ou arrivage massif, je me suis dit : « Voilà l’occasion que je cherche ». La suite des événements m’a cruellement fait comprendre que le mot occasion que j’avais compris dans le sens d’opportunité signifiait en réalité que mon ordinateur était une reconstitution de pièces plus ou moins usagées, une occasion, comme dans « voiture d’occasion ». J’ai appris à mes dépens qu’un mot peut avoir un sens commun déchiffré de prime abord et renfermer, sans mentir, une signification moins usuelle distillant une confusion au goût de trahison.

Faut-il donc se méfier des mots ?

Les mots n’y sont pour rien. Ils obéissent à celui qui les emploie et c’est leur faire honneur que de les utiliser pour mettre en valeur de belles et nobles qualités. Le poète le fait. Je m’y risque…

Pluie : gouttelettes argentées aux reflets irisés jouant du tambourin sur un sol assoiffé, faisant danser de joie des corolles et des herbes mouillées, rideau d’une scène où germera la vie.

Parfois les mots sont pris en otage par des voleurs qui se les approprient, nous dépossédant du loisir de les proférer sans arrière-pensée. Ainsi en est-il des mots de la publicité. Ils nous sont martelés dans un sens détourné et deviennent tabous pour qui veut s’exprimer en toute liberté. Ce dernier, en sus, aura charge d’affronter bon nombre de mots usés, ceux qui, tant et tant répétés, ont perdu leur faculté. A peine articulés, ils s’évanouissent comme une petite fumée dans l’air coutumier. Sans force, sans conviction, vides, ils n’atteignent jamais leur interlocuteur. Ils se perdent en chemin.

Pour retrouver les mots il faut les relier à une vérité intérieure, avoir le désir de lui être fidèle et lui faire l’honneur de la sincérité.

Texte de Myriam

Coquins de mots ! Ils nous jouent souvent des tours mais je ne peux m’empêcher d’avoir une grande tendresse pour eux, même si je sais qu’on ne peut pas toujours s’y fier et que parfois le silence parle mieux. Sans doute le sentent-ils, que je les aime, car avec moi ils se montrent plutôt dociles, se prêtant volontiers à ma plume volubile chaque fois qu’ils peuvent se rendre utiles. Mais il faut savoir y faire et on apprend toujours, ils sont si surprenants ! Car les mots sachez-le, sont plus sauvages qu’il n’y paraît. Comme les êtres humains, ils veulent être appréciés à leur juste valeur, compris dans toute leur essence et n’aiment pas qu’on leur demande d’exprimer autre chose que ce qu’ils sont. Bien sûr, ils sont complexes aussi, riches en sens et en variations, et c’est pour ça que je les trouve si passionnants. Partir à la découverte de leur personnalité, n’est-ce pas une des plus fascinantes explorations ? Remarquez, je ne suis pas une spécialiste, juste une sympathisante comme il en existe des milliers dans le monde. Mais j’ai appris deux ou trois choses sur le compte des mots à force de les côtoyer.

D’abord, ils peuvent avoir une très très grande portée, même les plus petits et peut-être surtout ceux-là. Un seul mot peut relever, consoler, ou bien détruire, anéantir.

Ils ne sont pas tous d’égale valeur et puis il y en a des laids, des pas agréables à regarder, ni à entendre, qui portent en eux un bagage de plaies, toute l’amertume ou la violence dans lesquelles on les a façonnés, tandis que d’autres respirent la vie et la santé ; ils fleurent bon la distinction, la paix et la beauté. Je ne veux pas donner dans la discrimination mais tout de même, je dirais qu’il faut faire très attention à ce que renvoient les mots que l’on emploie.

Les mots en eux-mêmes n’ont pas de volonté. Ils ont un code génétique, une éducation classique ou populaire suivant le milieu dans lequel ils sont nés, oui, mais ils n’ont pas de volonté. À ce titre, ils sont aisément manipulables pour le bien ou pour le mal, pour le mensonge ou la vérité. Cela dépend de qui sait les manier.

Les mots peuvent sonner creux, ne correspondre à rien ou au contraire se faire le miroir d’une réalité qui dépasse de beaucoup leur humble pauvreté. Alors ils se font canal pour transmettre toute chose que leur présence seule ne peut pas exprimer. Ils sont si complaisants pour les hommes qui depuis si longtemps mandent leurs services !

Cela dit, je ne les ai pas trouvés exempts de malice. Ils me font rire souvent, s’accrochant pêle-mêle les uns aux autres dans une drôle de figure acrobatique et me renvoyant une image désopilante que moi seule peux contempler.

Mais maintenant il faut que je me taise, j’en ai déjà beaucoup dit et les mots pour garder leur incognito ne voudront bientôt plus sortir de mon stylo !