Les portes dérobées

Texte de Véronique

Chance ou malchance les portes dérobées sont celles que l’on emprunte lors du défaut d’accessibilité d’un immeuble ou d’un bâtiment. Par elles nous entrons comme des intrus dans des lieux publics. Nous nous sentons tout à la fois privilégiés d’un accès réservé et exclus d’un accueil légitime. Je me souviens ainsi avoir traversé la salle des machines de l’aquarium du Grand Lyon, les sous-sols de la FAC de Dijon, la réserve d’une librairie à Mâcon, la grande salle du conseil municipal et le tréfonds des archives de la bibliothèque de Chalon. Si ces petites incartades dues à la présence d’un fauteuil roulant sont amusantes, il faut vite se rendre à l’évidence qu’en se renouvelant trop souvent elles provoquent lassitude et agacement tant pour la personne handicapée et ceux qui l’accompagnent que pour celle, bienveillante, chargée de son accueil avec mission de le rendre le moins désagréable possible.

Les portes de côté ont parfois de graves inconvénients. Par exemple, lorsqu’au sortir de l’église vous devez en faire usage, vous ne rencontrez personne à qui parler. À la piscine vous devez poireauter, attendre que quelqu’un entende le faible signal sonore que vous avez émis avec l’interrupteur à côté de l’ascenseur, sans parler de la banque dans laquelle les employés se demandent encore d’où vient cette sonnerie que vous avez activée en pointant votre nez à l’entrée pour handicapés. Au collège, au lycée, vous entrez, vous sortez par une issue que nul autre que vous n’est autorisé à emprunter et vous vivez décalé, en marge de la société qui, elle, a les honneurs de la grande entrée.

Les portes dérobées isolent, éloignent, découragent. Elles vous font arriver en dehors, en retard. Elles vous privent des petits mots échangés avec convivialité, autant d’opportunités manquées de souder l’amitié. Elles vous font dévisager lorsque vous arrivez de manière importune dans un groupe assemblé.

Les portes dérobées sont pour les voleurs ou pour les secrets mais pas pour faciliter la vie en communauté. Le danger serait de s’y habituer et de vivre en rouge et à l’étroit comme une mauvaise note dans la marge d’un cahier.

Sans me décourager, je me prends à espérer que la porte du paradis sera large, automatique et de plain-pied.

Texte de Myriam

Le handicap, on le sait, nécessite bien des adaptations de vie chez ceux qui le connaissent pour évoluer dans le monde. On imagine aisément les places de parking aménagées et le matériel spécialisé mais il y a un chapitre que bien peu soupçonneraient : celui des portes dérobées.

Laissez-moi découvrir pour vous quelques-unes de ces improbables entrées riches en surprises que j’ai eu l’occasion d’emprunter au cours de mes bien modestes pérégrinations. Pas de caméras cachées ni de photos s’il vous plaît. Suivez le guide !

Déjà pour entrer au collège, je passais par une petite porte sur le côté dont mes parents seuls avaient la clé et je remontais un couloir bordé de petites fenêtres rondes tout à fait semblables à des hublots de navire avant d’atteindre le grand hall.  Car pour ceux qui ne le sauraient pas, les plus exotiques des accès se trouvent sans doute dans les bâtiments publics. Que de dédales n’avons-nous pas traversés, combien d’élévateurs, ascenseurs et monte-charge confondus, n’avons-nous pas pris sous bonne garde pour arriver à destination ! J’entends encore les bruits répétés des clés dans les serrures accompagnés parfois des talkies-walkies de notre escorte. Entrée des artistes, réserves encombrées de livres ou d’objets hétéroclites, salle des machines ou sous-sol avec les tuyaux passant au-dessus de nos têtes, ou même salle de réunion déserte, nous avons été les spectateurs privilégiés de toute une galerie de coulisses en usagers des portes de service.

Cela restera dans les annales des « petites aventures d’une handicapée moteur » où je jette de temps en temps un regard mi-amusé, mi-critique, en attendant de voir le jour tant espéré où je pourrai moi aussi entrer par la grande porte.