Les trottoirs

Texte de Véronique

Censés être conçus pour nous aider à trotter en toute sécurité, les trottoirs sont devenus une source d’anxiété depuis que nous les fréquentons en compagnie d’une personne handicapée. Qui pourrait soupçonner que ces espaces de déambulation renferment autant d’obstacles et de complications ?

La première difficulté est de les aborder. La plupart du temps, la marche est trop haute pour être franchie et il faut avoir l’œil avisé pour repérer un bateau permettant d’y accéder. Bateau, étrange mot pour désigner cet espace où la bordure est rabaissée permettant le passage à ceux qui ne peuvent pas lever le pied.

Une fois le trottoir accosté, bien des pièges sont encore à éviter.

Les poubelles rétrécissent ou obstruent la voie et pas uniquement le jour du ramassage des ordures car nombreuses sont celles qui ont définitivement élu domicile sur la voie publique.

Les voitures, eh oui, vous avez bien lu, les voitures sont sur les trottoirs plus souvent que vous ne pourriez l’imaginer. Que ce soit à deux ou à quatre roues, le résultat est identique : le fauteuil roulant doit prendre la chaussée à condition toutefois qu’un bateau soit à disposition juste à l’endroit où la voiture est garée sinon c’est le demi-tour obligé mais encore à condition que le trottoir soit assez large pour permettre une rotation à 360°.

Les crottes de chien sont ce qu’il y a de plus désagréable à trouver sur le chemin. Garder l’œil fixé sur le sol pour être sûr de pouvoir slalomer entre ces déchets canins est un exercice fatigant et démoralisant pour le pilote. Si d’aventure il lève le nez pour profiter un peu du paysage, nous pouvons être sûrs de devoir sortir la brosse et le tuyau d’arrosage aussitôt arrivés à destination.

Si vous avez réussi à éviter les obstacles précédents, vous pouvez encore tomber sur des morceaux de verre éparpillés tout au long du trajet. Du verre vert de canettes éclatées ou, plus traîtreusement, du verre blanc de bouteilles brisées. Cet écueil-là a des conséquences plus embarrassantes car ce qui nous attend n’est rien moins qu’une crevaison qui nous immobilisera totalement. À ce moment-là, si nous n’avons pas de bombe de réparation dans notre sac commencera la course à la galère pour nous faire dépanner.

À force de fréquenter ces « espaces privilégiés » que sont les trottoirs nous avons fini par abdiquer. Nous avons opté pour un déplacement sur la chaussée.

Feux allumés, gilet fluo de sécurité, faites attention, laissez-nous passer !

Texte de Myriam

Les trottoirs, jolis trottoirs qui bordent les routes et les rues. Ils prolongent chacun de nos pas, guidant notre promenade comme si nous étions sur des rails qu’il est dangereux de quitter un instant. Vous les avez tellement vus que leur mission d’utilité publique passe presque inaperçue. Ce sont pour vous des choses communes dont on a vite pris l’habitude. Et pourtant, si je vous disais qu’entre les trottoirs et moi s’est établie au fil des ans une longue histoire ?

Tout d’abord, lorsque j’arrive pour prendre un trottoir, il me faut préalablement le longer du regard à la recherche d’une brèche dans le rempart que sont leurs bordures pour les roues de mon fauteuil. Et puis, une fois que j’ai trouvé ce généreux rabaissement, pas question de s’engouffrer par cette porte ouverte n’importe comment ; il y faut l’art et la manière, en se mettant bien perpendiculaire, de crainte de rester bloqué, ni tout à fait sur le trottoir ni tout à fait sur la chaussée.

On trouve de tout sur les trottoirs, vous avez dû le remarquer : des sachets de bonbons fripés, des papiers déchirés, des canettes de soda usagées… mais par-dessus tout, des morceaux de verre cassé. Petits bouts transparents verts ou blancs qui brillent au soleil, voilà mon ennemi le plus cruel. Vous les chassez du bout du pied, vous amusant de leur tintement peut-être mais pour moi leur présence équivaut à la mort de mon pneu. Un moment d’inattention et me voilà réduite à l’immobilité. Que ces éclats sont donc traîtres !

 Et je ne vous ai pas encore parlé de mon ennemi numéro 2, j’ai nommé en langage usuel : les crottes de chien. Songez que les excréments de ces innocents toutous s’attacheront à mes roues, me suivant à la trace partout avec plus de ténacité encore que ne le feraient leurs géniteurs, répandant de suite leur inimitable fragrance dans tous les lieux publics et honorables demeures où il me prendrait l’envie de me rendre. Brrr ! Quelle idée affreuse. Je l’ai pourtant plus d’une fois expérimentée.

J’ajouterai encore à cette liste les poubelles sorties pour le ramassage, pour peu que le jour de ma sortie soit un jeudi, et les poteaux indicateurs qui prennent toute la place sur le trottoir si bien qu’il n’y a plus moyen de passer ; ironie du sort, parfois ces panneaux indiquent une « place handicapé ».

Parfois aussi le trottoir, par une mauvaise fantaisie, se met tout à coup à rétrécir et, dans le cas où il demeure tout juste assez large pour me permettre de ne pas abandonner le navire, il me donne alors l’impression d’être un funambule marchant sur un fil. Enfin, il faut encore compter avec les voitures, qui, quel que soit le jour de la semaine, sont plus souvent qu’à leur tour garées de manière bien malhabile sur cet étroit passage réservé aux piétons.

Ainsi, lorsque je réussis à prendre d’assaut un trottoir, il me faut encore triompher de maints obstacles et maints dangers semés pour moi tout le long du chemin.

Quand j’étais petite, j’étais pleine d’une ardeur chevaleresque. Un jour que les voitures s’étaient garées pour la énième fois sur les trottoirs près de mon école, tandis que ma mère rêvait, pour exorciser son impuissance, de taper sur les carrosseries à coups de parapluie, je m’armai d’un stylo et écrivis une lettre ; une lettre ouverte adressée aux parents et conducteurs dans laquelle je mettais en lumière les conséquences de leur infraction sur ma sécurité routière.

La lettre fit son effet : beaucoup de bruit et – avec l’aide des gendarmes – plus de voitures sur les trottoirs… pour un temps.

C’était il y a plusieurs années.

Au vu de la relation conflictuelle qui a toujours existé entre les trottoirs et moi, j’ai préféré prendre de la distance et chaque fois que je le peux, je roule maintenant en bordure de la route, feux allumés, avec un gilet jaune comme pavillon.